Avec l’explosion de la pauvreté due au Covid-19, les bains-douches sont débordés…

 Signe d’une précarité galopante, les bains-douches municipaux connaissent des affluences record depuis le premier confinement. Pour y faire face, des métropoles qui avaient pourtant tiré le rideau de ces établissements jugés vétustes les rouvrent. Et en construisent même de nouveaux…

On les croyait morts, finis, enterrés. Leur décès avait même été annoncé par les communes, qui les trouvaient bien trop coûteux. À vrai dire, on ne donnait plus très cher de leur peau. Les bains-douches municipaux, c’est un peu une histoire française de l’hygiène et d’un pan de la société tout entière. Mais une histoire que l’on pensait appartenir au siècle dernier. Pourtant, ils ont repris du service et prouvé leur utilité « grâce » à la pandémie, qui a mis au jour de nouvelles populations fragilisées…

Un « effet Covid »

Coincé entre deux immeubles de la rue Oberkampf, à Paris, l’imposant bâtiment des bains-douches s’ouvre au public par une petite porte sur le côté droit. Le va-et-vient est incessant. Pas seulement des sans-domicile-fixe, mais des mal-logés, des travailleurs pauvres, des étudiants. Des retraités aussi. Quelques femmes se mêlent au flot. « La crise sanitaire a créé de la grande pauvreté, et, dès le premier confinement, nous sommes passés de 250 douches par jour à 500 à Oberkampf, et nous comptabilisons entre 6 500 et 7 000 passages par mois », explique Jimmy Delimoge, chef d’équipe de terrain à la Mairie de Paris. À l’intérieur de l’établissement, les usagers sont discrets. Deux hommes se rasent avec soin en jetant alentour des regards furtifs. L’un d’eux s’applique à faire reluire son crâne. Bruno, un grand gaillard au visage volontaire, se charge de l’accueil et du ménage. « On a un rôle difficile, il faut être à la fois présent et attentif, sans toutefois l’être trop. Ici, on voit combien la misère est profonde », grimace-t-il.

Le public d’origine des bains-douches n’était pourtant pas celui de la grande précarité. Poussé par le courant hygiéniste de la fin du XIXe siècle, le premier établissement ouvre ses portes à Bordeaux en 1892, au no 22 du quai de la Monnaie. À Paris, ils sont financés, à partir de 1899, par les caisses d’épargne afin d’offrir un accès à l’hygiène aux classes populaires, la salle de bains étant alors l’apanage de la bourgeoisie. Pendant des décennies, des familles entières y ont défilé pour s’y savonner de la tête aux pieds. Le samedi, le plus souvent. Mais, au tournant des années 1970, ces établissements ont sombré dans la désuétude avec la généralisation des pièces d’eau dans les appartements.

Une grande jeune femme en pantalon beige et gilet jacquard nous frôle sans un mot en baissant la tête. Elle ressemble à une étudiante ou à l’employée de la banque d’en face. « Il y a eu clairement un effet Covid car, depuis, on a beaucoup de nouvelles têtes. Des retraités sans ressources et même des familles ajoute Bruno. Aujourd’hui, on reste quand même à 350 douches par jour, avec une augmentation de 30 à 40 % de la fréquentation. »

Constat similaire pour l’établissement de la rue des Haies, dans l’est de la capitale. Aux manettes à la propreté et à l’accueil, Boubakar Sako est très fier de l’aspect social de son travail, mais alerte aussitôt sur l’augmentation de la précarité. « Depuis la crise, bon nombre de nos nouveaux usagers ne sont pas seulement des gens à la rue mais des travailleurs pauvres du bâtiment ou de l’hôtellerie, qui habitent dans de petites chambres ou en ­sous-location », constate-t-il.

À Marseille, à Lyon…

Si Paris a fait le choix de laisser ces établissements ouverts et d’en assurer la gratuité depuis 2000, d’autres villes, comme Marseille, les avaient définitivement fermés. Dès 2017, une enquête menée par la sociologue Claire Lévy-Vroelant pour l’Ined avait pourtant battu en brèche les clichés. « Près de la moitié des gens qui fréquentent les bains-douches ne sont pas des SDF mais des mal-logés en précarité en termes d’énergie et d’eau, précise-t-elle. À Marseille, les gens allaient chercher de l’eau dans les cimetières. »

Lors du premier confinement, la ville a été contrainte d’ouvrir en urgence un gymnase pour que les plus fragiles aient accès à un minimum d’hygiène. Puis elle a aménagé huit douches dans un ancien garage réhabilité. Triste succès. L’établissement en fournit désormais entre 50 et 80 par jour. « L’impact de la crise a été douloureux pour les étudiants, les retraités, les travailleurs pauvres. Des familles, qui survivaient grâce à des petits jobs, ont basculé dans l’extrême pauvreté lors du premier confinement », témoigne Audrey Garino, adjointe aux affaires sociales de la ville. Aujourd’hui, la cité phocéenne débourse 300 000 € en moyenne par an pour le fonctionnement de ce service et a pris la décision de construire un pôle hygiène. Un projet budgété 1 million d’euros qui verra le jour en 2023.

À Lyon, le scénario est un peu différent. En 2016, la municipalité décide de fermer les bains-douches de la Croix-Rousse malgré de nombreuses protestations. Seul l’établissement du quartier de Gerland, plus excentré, reste ouvert. La ville investit 700 000 € pour sa rénovation. « Avec plus de 40 000 entrées par an, la crise a augmenté le nombre de visites quotidiennes, mais sans le public de la Croix-Rousse, qui ne vient pas à Gerland », constate Sandrine Runel, adjointe aux solidarités. La mairie a donc décidé de créer un lieu de 40 douches sur 400 m2 au centre de Lyon. Le futur établissement, qui devrait coûter 2 millions d’euros, ouvrira courant 2024. « La problématique de la crise dans les grands centres urbains est le nombre grandissant de familles et de femmes seules à la rue ou en grande précarité », souligne encore l’adjointe.

Plus de femmes

Un phénomène encore inédit puisque l’enquête de l’Ined avait pointé que seules 10 % de femmes se rendaient aux bains-douches. « Dès le premier confinement, beaucoup de femmes ont basculé dans la grande pauvreté en perdant leur emploi, et d’autres, hébergées, se sont retrouvées à la rue, explique Nadège Letellier, du Samu social. On n’a jamais autant accueilli de femmes que ces derniers mois ! Dès juin, on a eu 480 passages mensuels, alors qu’en 2019 on en était à 300… »

Dans l’établissement de la rue de Charenton, à Paris, juste avant l’accès aux douches, une dizaine de femmes papotent. Vesna, une grande femme blonde, discipline ses cheveux mouillés à l’aide d’une barrette en strass. Elle réclame un rouge à lèvres carmin. « C’est ce qui va le mieux avec mon teint », s’exclame-t-elle. Un vœu exaucé dans l’instant par Sira Cissé, dont la chaleur et la bonne humeur font des miracles. « Ici, c’est une parenthèse où elles prennent soin d’elles avant de se travestir en homme pour retourner dans la rue », souligne l’animatrice.

À Nantes, l’adjointe aux solidarités, Abbassia Hakem, fait le même constat. « Des femmes dans la rue, c’était rare jusqu’en 2017, car elles gardaient toujours un lieu d’hébergement remarque-t-elle. Puis nous avons constaté une augmentation de la fréquentation, avec 150 passages par jour, et une évolution de la population, avec des hommes de plus en plus jeunes, des femmes et des familles. » La municipalité a alors décidé de prendre le problème à bras-le-corps et a remplacé l’ancien établissement de 12 douches, devenu désuet, par la construction d’un pôle hygiène et restauration sociale qui a ouvert le 20 mars 2020, au troisième jour du premier confinement.

Source : https://www.marianne.net/societe/avec-lexplosion-de-la-pauvrete-due-au-covid-19-les-bains-douches-sont-debordes

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