Comment le président Macron tente de détourner l’attention de la crise économique en se faisant passer pour un chef des armées.

 La transformation en une version pro-américaine du Charles De Gaulle, farouchement indépendant, sera-t-elle bien accueillie par le public ?

Le président français Emmanuel Macron. © AFP / Ludovic MARIN

Lors de l’événement militaire organisé à Paris en l’honneur du 14 juillet, les troupes d’infanterie de neuf pays – les alliés français de l’OTAN, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie – ont été les premières à défiler sur les Champs-Élysées. Le radiodiffuseur public français RFI a qualifié cet événement de “défilé sous la bannière de l’Ukraine”.

En invitant les États des Neufs de Bucarest à ouvrir les célébrations, “la France manifeste son soutien à ces pays en tant que membres de l’UE et de l’OTAN”, a souligné le ministère français de la Défense. “Les pays des Neufs de Bucarest sont aujourd’hui préoccupés par l’agression russe et la menace immédiate qu’elle représente {pour eux}.”

Le colonel Vincent Mingue, commandant d’un détachement franco-belge de 800 hommes stationné en Roumanie, a déclaré : “Nous devons être prêts à tous les scénarios”, expliquant que l’on ne sait pas pour l’instant jusqu’où ira le conflit en Ukraine.

Une déclaration aussi vague de la part d’un colonel de l’armée française, combinée aux déclarations sensationnelles de Macron sur la transition de la France vers une “économie de guerre” lors de l’inauguration de l’exposition Eurosatory à Villepinte, a de quoi inquiéter.

La France est-elle sur le chemin de la guerre ? Son soutien à Kiev s’arrêtera-t-il à la fourniture d’artillerie automotrice CAESAR et de missiles antichars Milan ? La révision de l’actuelle loi de programmation militaire de Paris (LPM 2019-2025, dévoilée en juillet 2018), qui a été annoncée par la première ministre, Elizabeth Bourne, apparaît comme un projet de grande ampleur. “Désormais, en entrant dans une période de guerre, nous devons être en mesure de produire plus rapidement et plus intensément certains types d’équipements. C’est une réorganisation profonde”, a déclaré Macron fin juin, commentant le travail prévu pour le ministre des Armées et le chef d’état-major de la Défense français.

La stratégie de Macron concernant le conflit russo-ukrainien a consisté, dans un premier temps, en une tentative de règlement diplomatique, qui s’est accompagnée de nombreux appels au président russe Vladimir Poutine. Toutefois, à la fin du mois d’avril, la décision a été prise d’envoyer à l’Ukraine des CAESAR, suivis d’un lot de Milans. Le gouvernement français a ainsi remplacé le soutien humanitaire par une aide militaire. Le 7 juin, Paris avait envoyé à l’Ukraine des équipements militaires pour un montant total de plus de 162 millions d’euros depuis le début de l’offensive militaire russe, selon l’Institut d’économie mondiale de Kiel. Il s’agit principalement d’obusiers et d’ATGM.

Il est intéressant de noter que cette aide sélective à Kiev sous forme d’obusiers de 155 mm correspond directement aux recommandations du groupe de pression britannique Royal United Services Institute (RUSI), qui est financé par l’industrie de l’armement.

Dans un rapport spécial publié en juillet et intitulé “Ukraine at War : Paving the Road From Survival to Victory”, il est noté que les pays occidentaux devraient rationaliser le soutien qu’ils apportent à Kiev et passer de la fourniture de grandes quantités d’armes nécessitant une formation spéciale à des armes plus ciblées. Ainsi, les spécialistes de l’Institut notent que l’Ukraine a notamment besoin d’obusiers de 155 mm “pour empêcher la concentration et le soutien des troupes russes.”

“La France soutient l’armée ukrainienne non seulement par des engagements verbaux, mais aussi par le déploiement de matériel sur place… accompagné d’une formation efficace et, surtout, d’un déploiement rapide”, a déclaré M. Marcon à Madrid à l’issue du sommet de l’OTAN, le mois dernier.

Ainsi, la frontière militaire s’est déplacée de l’Afrique aux frontières de l’Europe de l’Est. Le 14 juin, le président a rendu visite aux soldats français stationnés sur une base de l’OTAN en Roumanie. Cette visite a été suivie de déclarations sur la nécessité d’augmenter le nombre de militaires du pays dans la région, voire d’équiper le contingent de chars Leclerc au second semestre 2022.

L’image de diplomate de Macron a été remplacée par celle d’un commandant militaire. Au cours des deux derniers mois, sa “militarisation” et son engagement croissant dans le conflit sont devenus perceptibles. Les fréquents appels au dialogue entre la Russie et l’Ukraine lancés auparavant ont fait place à des déclarations régulières affirmant que “Kiev est une démocratie” (malgré le fait qu’elle ne le soit pas) et que “la Russie ne peut et ne doit pas gagner.”

Lors d’une conférence de presse à l’issue du sommet du G7, le président français a déclaré que “le soutien à l’Ukraine et les sanctions contre la Russie se poursuivront aussi longtemps que nécessaire et avec l’intensité nécessaire dans les semaines et les mois à venir.” Depuis le début du mois de juin, il profite de plus en plus de ses discours pour exhorter le ministère de la Défense à réviser la loi de dépenses militaires pour 2019-2025. Dans une interview accordée à la chaîne de télévision TF1 le 14 juillet, Macron a déclaré que la France devait continuer à recruter pour l’armée et que ces efforts devaient être stimulés autant que possible. Peut-être que, compte tenu de sa cote de désapprobation en hausse, Macron a déployé ce style “Général” pour sauver sa présidence.

En attendant, il est bon de rappeler que les relations entre Macron et l’armée ont été assez tendues dès le début de son mandat à l’Élysée, une époque où il jouait habilement le rôle du banquier malin et de l’ancien ministre de l’économie en se concentrant sur l’intégration européenne. En 2017, au tout début de son mandat, Macron a eu une sacrée querelle avec le chef d’état-major de la défense française de l’époque, Pierre De Villiers. La raison de cette dispute était l’intention de Macron de réduire le budget militaire et elle a fini par conduire à la démission de De Villiers (le premier chef de la défense à démissionner dans l’histoire de la Cinquième République).

Finalement, suite à une vague de protestation du ministère, Macron a fini par ne pas réduire le financement de l’armée. Les généraux, qui étaient déterminés à former une stratégie de politique étrangère à long terme, ont alors été outrés par la déclaration de Macron adressée à De Villiers : “Je suis votre patron.” Les relations du président avec l’armée ne se sont franchement pas bien passées. Plus tard en 2021, plus d’une centaine de généraux français à la retraite ont publié une lettre ouverte dans le magazine Valeurs Actuelles qui appelait à “sauver le pays de la désintégration.” “Nos camarades supérieurs sont des combattants qui méritent le respect […]. Vous les avez traités comme des rebelles, alors que leur seul tort est d’aimer leur pays et de pleurer sa chute évidente”, peut-on lire dans la lettre.

Les militaires ont souligné qu’une “guerre civile” se préparait et ont appelé le président à accorder plus d’attention à la sécurité intérieure. Les généraux ont pointé du doigt la politique migratoire oublieuse de Macron, qui pourrait conduire au renforcement des islamistes, et ont attiré l’attention sur le possible début d’une “guerre raciale” en France, une sorte de “choc des civilisations” – française et islamique. “La violence augmente chaque jour. Qui aurait prédit il y a dix ans qu’un professeur serait un jour décapité à la sortie de son université ?”, s’interrogent les auteurs de la lettre. En outre, ils soutenaient qu’un coup d’État était possible en cas d’inaction de Macron. La lettre a reçu le soutien de Marine Le Pen, qui critique depuis une décennie la politique d'”ouverture des frontières” des dirigeants français et a appelé les généraux à se joindre à sa campagne électorale.

Le conflit avec les militaires a atteint son paroxysme en mars 2022, lorsque le président a limogé le chef du renseignement militaire français, le général Eric Vido, pour “des manquements dans le travail du renseignement pendant la crise ukrainienne.” Pendant ce temps, l’absence d’une stratégie coordonnée unifiée en Afrique a conduit au retrait honteux des troupes du Mali, où le sentiment antifrançais a atteint un point d’ébullition même dans la sphère médiatique avec une interdiction de France 24 et de la radio RFI, contrôlées par l’État.

Mais aujourd’hui, Macron, qui a toujours été éloigné des affaires militaires et qui s’est heurté à de nombreuses reprises aux hauts gradés de l’armée, a commencé à se positionner comme un ultra-militariste, appelant à l’introduction d’une “économie de guerre”. Il s’agit d’un changement de personnalité intéressant et abrupt.

Compte tenu de la réduction des approvisionnements en pétrole et en gaz russes, sans parler des sanctions anti-russes qui ont frappé l’économie française comme un “hara-kiri”, comme l’a si bien dit Marine Le Pen, l’idée de passer à une économie de guerre semble moins que sage pour la population française. La cote de désapprobation de Macron augmente rapidement. Dans un récent sondage réalisé par l’institut international de sondage et d’études de marché IFOP, 63 % des personnes interrogées ont déclaré désapprouver le travail du président.

Et l’absence de majorité absolue pour le parti de Macron au Parlement indique une diminution de la légitimité de l’agenda du président. Il est extrêmement symbolique que, ayant perdu le soutien populaire, trois ministres nommés par Macron n’aient pas réussi à remporter leur circonscription. Dans la politique française, une situation dans laquelle le président ne dispose pas d’une majorité parlementaire absolue est appelée “cohabitation”. Cela signifie que le programme législatif du président ne peut pas être pleinement mis en œuvre car il peut être retoqué par le parlement.

Une situation similaire s’est produite sous la Cinquième République en 1988, lorsque les principaux actes législatifs ont été adoptés de manière expéditive en faisant appel à l’article 49.3 de la Constitution française, qui permet au gouvernement d’assumer la responsabilité de l’exécution d’un projet de loi et d’adopter le texte de loi sans vote. Michel Rocard, le Premier ministre de l’époque, a invoqué cet article 28 fois entre 1988 et 1991. Toutefois, après la réforme constitutionnelle française de 2008, l’application de l’article 49.3 a été considérablement limitée.

Le pari d’un programme de politique étrangère agressif a joué une farce cruelle au président : le conflit en Ukraine inquiète moins les Français que les réformes des retraites et la baisse de leur pouvoir d’achat. Dans ces conditions, le bloc NUPES dirigé par le mouvement Mélenchon et le parti du Rassemblement national de Le Pen, qui se sont concentrés sur la résolution des difficiles problèmes économiques post-pandémie du pays, se sont révélés plus attrayants pour les électeurs. Les critiques de Mélenchon et de Le Pen à l’égard de l’expansion de l’OTAN à l’est et leurs politiques étrangères plus équilibrées ont également trouvé un soutien auprès de la partie de la population française qui conserve le souvenir des “temps d’or du gaullisme” et de la position politique continentaliste et anti-américaine du général.

De grands scandales ont également eu un impact négatif sur la cote de popularité du président : la vente de l’entreprise française Alstom à l’entreprise américaine General Electrics et l’affaire McKinsey, ainsi que le scandale de l’Ubergate, qui prend de l’ampleur. Tous trois sont symboliquement liés aux entreprises américaines. L’affaire McKinsey, apparue à la veille de l’élection présidentielle, a été mise en lumière par un rapport du Sénat français qui a qualifié l’affaire de menace pour la souveraineté nationale. Le cabinet de conseil américain travaillait avec Macron depuis 2017, et en 2021, il avait reçu un contrat pour élaborer un certain nombre de textes de loi avec une rémunération d’un milliard de dollars. Le rapport du Sénat français indique : “Les cabinets de conseil s’immiscent dans les politiques publiques, ce qui soulève deux grandes questions :

– Quelle est notre vision de l’Etat et de sa souveraineté face aux entreprises privées ?

– S’agit-il d’une bonne utilisation des fonds publics ?

Le récent scandale avec Uber a une fois de plus exposé la mission de lobbying de Macron dans la promotion des intérêts de la société américaine. Lorsqu’il était ministre de l’économie, Macron a soutenu la légalisation des activités de l’entreprise en France et a contribué à contourner les difficultés qui surgissent dans diverses régions lorsque le marché des services de taxi est dominé par un grand monopole. Bastien Lachaud, député du mouvement de gauche La France insoumise, a décrit Macron comme “servant les intérêts des escrocs, pas ceux du peuple.” Et un représentant du parti Rassemblement national, Jean-Philippe Tanguy, a déclaré que Macron est “un représentant de l’oligarchie des affaires” qui mélange “ses fonctions de haut fonctionnaire et les intérêts étrangers avec ses intérêts personnels.”

Nous avons donc maintenant une incertitude croissante en matière de politique étrangère, un virage brutal d’une image diplomatique à une image militaire, un soutien militaire accru au régime de Kiev, l’introduction d’une “économie de guerre” pour la France (malgré des frictions permanentes avec un certain nombre de généraux de l’armée), une inflation galopante, la crise énergétique, des réformes impopulaires et de nombreux scandales.

Il reste cinq ans à Macron dans son mandat actuel. Une demi-décennie de “Macronie” et d’économie de guerre ? Comment cela va-t-il se passer ?

Par Daria Platonova, observatrice politique au Mouvement international eurasien