Comptes bancaires bloqués, insultes, vandalisme… Le quotidien des Russes de France

Les dômes de la cathédrale orthodoxe russe Sainte-Trinité sur le quai Branly, près de la Tour Eiffel, à Paris. PATRICK KOVARIK/AFP

TÉMOIGNAGES – Beaucoup se sentent mis au ban de la société, et vivent la situation avec un malaise grandissant.

Après la paralysie de leur vie quotidienne, l’action en justice. Parmi les milliers de Russes qui ont eu leurs comptes bancaires bloqués en France, plusieurs centaines d’entre eux ont décidé de déposer plainte pour discrimination. Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, ces derniers ont eu la surprise de ne plus recevoir aucun versement. Ni salaires, ni remboursements, ni aides sociales ne leur ont été versés, les empêchant de faire face aux dépenses courantes. Leur tort selon eux: être Russe ou porter un nom à consonance slave.

Après avoir acquis la nationalité française il y a deux ans, Olga (*), aujourd’hui directrice juridique dans un groupe international américain, s’est retrouvée au pied du mur, sans même pouvoir faire des virements de compte à compte. «J’ai tout d’abord pensé à un bug», se souvient-elle.

Mise au ban

En réalité, dans le cadre des sanctions économiques infligées aux ressortissants russes proches du Kremlin, les établissements bancaires ont pour instruction de vérifier à qui ils ont affaire et doivent surveiller les mouvements de fonds. Dans cet objectif, les opérations dites «au crédit» sont alors filtrées – autrement dit bloquées – le temps de réaliser des contrôles à partir des documents réclamés auprès des clients de la banque. Les passeports ou les titres de séjour sont notamment demandés. Nous sommes conscients que l’application de ces mesures et des vérifications complémentaires ont pu être contraignantes pour nos clients , souligne la Société générale en précisant ne plus repérer à ce jour de difficulté sur aucun compte de ses clients.

Quinze jours après l’invasion de l’Ukraine, Olga avait bien remis, à la demande de son conseiller, la photocopie de sa carte d’identité. «Sans que l’on me dise d’ailleurs les vraies raisons, seulement en invoquant une remise à jour de documents. Mais, malgré la communication de la pièce exigée, mon compte a été bloqué», se désole-t-elle. Une situation qui se renouvellera trois fois, après de brefs retours à la normale. «Pendant un temps, je n’ai pas pu toucher mon salaire», souligne-t-elle. Une claque pour cette femme de 37 ans, mariée à un Français, qui s’est soudain sentie mise au ban de la société.

Un malaise grandissant

Le même sentiment a étreint Maria, elle que l’on appelait «la Parisienne» dans ses années adolescentes, «tellement j’avais envie de quitter Moscou pour vivre à Paris», se souvient-elle. Cette femme de 26 ans a dû faire face à des tracas financiers. Seule en France depuis six ans, cette jeune autoentrepreneuse s’est retrouvée avec seulement 30 euros en poche, obligée de quémander de l’aide à son entourage professionnel. Anna a dû, quant à elle, accepter de se faire nourrir durant plusieurs jours par des amis. En région parisienne depuis dix ans, cette spécialiste dans le conseil numérique a également vu ses comptes bloqués à plusieurs reprises. Au sein de cette communauté, le dépit domine. La France s’en prend injustement, selon elle, à de simples citoyens sans histoire. «On n’est pas des oligarques!», s’agace Anna.

Saisi par ces victimes pour étudier la possibilité de déposer une plainte pénale pour discrimination, le cabinet Cartier Meyniel Schneller critique les méthodes bancaires utilisées.«On ne remet pas en cause le principe que certaines vérifications soient menées, compte tenu du dispositif réglementaire adopté par le Conseil de l’Union européenne, mais la nature arbitraire et le caractère discriminatoire de leur mise en application», souligne Me Alexandre Meyniel. Pour lui, «ce qui est contestable, c’est que l’on bloque des comptes avant même de prévenir les parties intéressées que des contrôles sont en cours. On devrait d’abord informer, puis vérifier, et seulement ensuite prendre les mesures de restriction qui s’imposent, dans l’hypothèse où ces ressortissants russes entreraient dans le champ d’application du régime des sanctions mis en place par les instances européennes».

Maintenant, lorsqu’on me dit que j’ai un joli accent, j’ai l’angoisse de dire que je suis Russe

Olga

Me Marie-Laure Cartier renchérit: «On a le sentiment que les établissements bancaires font preuve d’un zèle démesuré quant à la mise en œuvre des outils de conformité permettant l’application de la nouvelle réglementation européenne en matière de sanction, avec à la clé de graves conséquences pour les personnes qui les subissent et qui ne sont en aucun cas des oligarques. Aujourd’hui encore, le problème perdure.

Outre ce problème avec les banques, la communauté russe vit en France avec un malaise grandissant: les agressions verbales et les actes de vandalisme contre elle se multiplient. Les voitures immatriculées en Russie sont notamment peinturlurées en jaune et bleu, aux couleurs de l’Ukraine. «Les automobilistes recouvrent de chatterton le drapeau de leur pays figurant sur la plaque», raconte un témoin. Portant un nom slave, une responsable de communication a reçu sur sa boîte mail diverses injures. À l’instar de la maison de la Russie, à Nice, sur son répondeur: «Foutez le camp! Tous de la mafia! Crevez!»

Andrey Eliseev, le recteur de la cathédrale orthodoxe Saint-Nicolas de la ville, n’a pas davantage été épargné. Il a reçu des menaces de mort, par courrier, et a déposé plainte.  La russophobie ne sert à rien et peut avoir pour effet d’augmenter les soutiens en faveur de Poutine», dit-il en regrettant que ce climat malsain s’invite aussi dans les cours de récréation. «”Dis maman, pourquoi les gens sont tous méchants en Russie?” Voilà ce que m’a demandé mon enfant en rentrant de l’école… , se désole Irina. Autre gêne pour Olga: «Maintenant, lorsqu’on me dit que j’ai un joli accent, j’ai l’angoisse de dire que je suis Russe.»

(*) Le prénom a été modifié.

Source : Le Figaro