Cours du rouble : pourquoi la Russie résiste (jusqu’ici) aux sanctions financières occidentales

Cours du rouble : pourquoi la Russie résiste (jusqu'ici) aux sanctions financières occidentales

Malgré les lourdes sanctions européennes et américaines, l​​​​​​e rouble ne s’effondre pas comme prévu et la Russie parvient jusqu’ici à payer les échéances de sa dette. Comment cela est-il possible ? Explications.

La Russie va-t-elle encore tenir longtemps face aux sanctions occidentales ? MIKHAIL KLIMENTYEV / SPUTNIK / AFP

Loin des combats militaires en Ukraine, la guerre entre cols blancs russes et occidentaux bat son plein dans les salles de marchés. Dans cette partie d’échecs aux enjeux financiers énormes, chacun avance progressivement ses pions. Les Occidentaux misent en effet beaucoup sur leurs sanctions pour isoler et asphyxier l’économie russe, afin de ramener Vladimir Poutine à la table des négociations et trouver une issue à la situation actuelle. Mais force est de constater que pour l’instant, les sanctions ne portent pas leurs fruits, Poutine ayant plus d’un tour dans son sac.

Le but principal des Occidentaux était initialement de faire s’effondrer la monnaie russe, le rouble, et ainsi mettre le Kremlin dans une situation très inconfortable vis-à-vis de ses citoyens qui, voyant les biens importés leur coûter de plus en plus cher, par exemple les médicaments, pourraient dès lors se rebeller. Pour faire s’effondrer la confiance dans l’économie russe et sa monnaie, les Occidentaux ont d’abord privé la Russie d’accès aux importations de composants électroniques, de logiciels, de pièces et d’équipements aéronautique, ou de technologie de raffinage.

La riposte de Poutine

Ils ont ensuite coupé sept des plus grandes banques russes du système Swift, un outil de validation numérique des flux financiers incontournable pour les échanges internationaux, et qui permet chaque année le transfert de milliers de milliards de dollars. Le 28 février, les États-Unis ont enfin interdit à toute entreprise et citoyen américains de participer à une transaction avec la Banque centrale (BCR), le fonds souverain ou le ministère des finances de la Russie. Ce qui revient à couper les institutions publiques russes de tout financement en dollars. De l’artillerie lourde, en somme.

Ainsi, le rouble a perdu environ 40 % de sa valeur les deux semaines qui ont suivi le début du conflit le 24 février. Et pour serrer encore plus le nœud coulant autour du cou de Vladimir Poutine, les Occidentaux ont gelé les avoirs de la Banque centrale russe en devises étrangères – dollars, euros, livres sterling, etc. Soit en théorie plus de 60 % des réserves de la BCR. Une mesure hypercoercitive : les réserves de devises étrangères servent en principe à une banque centrale pour racheter sa propre monnaie lorsque celle-ci est attaquée sur les marchés. Comprendre : à cause de cette sanction, Poutine a perdu son principal levier pour rehausser le cours du rouble, qui aurait donc dû irrémédiablement chuter jusqu’à ne plus rien valoir, entraînant par là même une hyperinflation insupportable pour le peuple russe.

Échec et mat ? Eh bien non. Depuis la semaine du 8 mars, le cours du rouble s’est nettement réapprécié par rapport à l’euro et au dollar, pour n’être « plus qu’entre » 10 % et 15 % inférieur à son niveau du début de la guerre. Ce qui veut dire concrètement que malgré les sanctions, « il y a des gens qui achètent du rouble », lance Eric Dor, professeur d’économie à l’IESEG School of Management. Et pas qu’un peu… Qu’a donc fait Poutine pour limiter la casse et convaincre des investisseurs de soutenir le cours de sa monnaie ? D’abord, il a utilisé tous les moyens en sa possession pour résister. Il a notamment instauré un contrôle des capitaux pour endiguer une fuite éventuelle : les résidents, citoyens et entreprises russes ne sont plus autorisés à transférer des devises étrangères sur des comptes de banques non-russes. La BCR a ensuite doublé son taux d’intérêt directeur à 20 %, dans l’espoir de susciter un engouement des investisseurs internationaux afin qu’ils placent leur argent en monnaie russe.

Failles de l’Europe

Surtout, Poutine s’appuie sur les failles de l’Europe, très dépendante de ses hydrocarbures. Pour rappel, le Vieux Continent dépend à 40 % de la Russie pour sa consommation de gaz. Et la seule Allemagne dépend à 55 % des importations de gaz russe, à 50 % des importations de charbon et à 30 % des importations de pétrole. C’est pourquoi les Occidentaux ont été contraints de maintenir deux grandes banques russes dans le système Swift : Sberbank et Gazprombank, bras financier du géant des hydrocarbures Gazprom, par lesquelles transitent la majeure partie des paiements pour les livraisons de gaz et pétrole russes vers l’Union européenne.

Les conséquences de ces exemptions sont déjà très concrètes : selon des estimations du Centre for research on energy and clean air (Crea), les Européens ont acheté pour 17 milliards d’euros d’hydrocarbures russes depuis le début de la guerre. Ils les paient en euros ou en dollars. Des rentrées d’argent qui permettent à Poutine d’être moins isolé du reste du monde et de donner de l’air à son économie, tout en poursuivant sa guerre.

Dans le même temps, il a intimé l’ordre aux entreprises russes exportatrices – principalement dans le secteur des hydrocarbures – de vendre quasi immédiatement à des entités russes 80 % des dollars et des euros gagnés à l’export contre des roubles. Afin, d’une part, d’approvisionner en devises étrangères les entreprises russes qui ont besoin d’importer ; et, d’autre part, de permettre à sa Banque centrale de soutenir le cours du rouble.

L’allié chinois ?

Le problème pour Poutine, c’est que les sanctions occidentales interdisent en théorie à la Banque centrale russe d’utiliser directement des devises étrangères pour racheter des roubles. Pourtant, « on se rend compte que manifestement, il y a des transactions sur le rouble qui se font contre des dollars, et qui permettent au rouble de se réapprécier », explique Eric Dor. Il est en fait fort probable, « qu’un peu à la manière de ce qui se fait pour le blanchiment d’argent », ajoute l’économiste, la Banque centrale russe passe par des banques d’un pays tiers non occidental pour soutenir indirectement le cours du rouble.

Mais qui, dès lors, serait assez fou pour aider les Russes à contourner les sanctions des Occidentaux, notamment des Américains qu’on sait capables d’appliquer un droit extraterritorial très sévère grâce à leur monnaie, le dollar ? Sans surprise, tous les regards se tournent vers la Chine, qui a des liens financiers privilégiés avec la Russie. Par exemple, l’équivalent russe du réseau Swift, nommé SPFS, est utilisé par « une vingtaine de banques, essentiellement russes et chinoises », nous expliquait Élodie Valette, avocate associée au cabinet BCLP. En outre on constate que la Chine multiplie ces derniers jours les signes positifs envers Moscou. Elle s’est récemment opposée à l’exclusion de la Russie du prochain sommet du G20, envisagée par Washington. Et on sait que les échanges sont extrêmement tendus avec les Américains au sujet de Poutine, qui semble donc jusqu’ici bénéficier d’un soutien de poids pour s’éviter de sombrer.

Le gaz russe payé en rouble

Une autre conséquence logique des sanctions occidentales aurait été que la Russie fasse défaut sur sa dette publique. Elle avait en effet une importante échéance à rembourser le 16 mars, de 117 milliards de dollars. Vu les sanctions, il lui était tout simplement interdit de payer en billet vert. Sauf que la Russie devait cet argent… à la banque américaine JP Morgan. Pour éviter un défaut de paiement qui aurait pu nuire à la stabilité du système financier américain, Washington a donc permis à ses banques de recevoir des remboursements de dette russe jusqu’au 25 avril. Encore un sursis pour Poutine, donc.

Mais ce n’est pas pour autant qu’il peut dormir sur ses deux oreilles. Se sentant encore sous tension, il a abattu une carte majeure de son jeu ce mercredi 23 mars : il veut désormais obliger les Européens à payer le gaz russe… en rouble ! Ce qui voudrait dire, à première vue, que les Européens seraient obligés de se procurer du rouble pour payer leur gaz. Et donc de faire remonter le cours de la monnaie russe ! Un coup de génie ? Pas si sûr. Car de fait, Poutine impose déjà à ses vendeurs de gaz de racheter du rouble avec les euros et les dollars glanés à l’export, comme nous l’expliquions plus haut. Comprendre : que ce soit Engie (ex-GDF) qui achète des roubles avant de se fournir en gaz, ou Gazprom une fois son gaz vendu, la demande de monnaie russe est la même. Pas sûr, donc, que cela remette durablement le rouble d’aplomb.

Mais force est de constater que Poutine a déjà en partie réussi son pari. Le cours du rouble a en effet repris près de 10 % juste après son annonce… Certes, « ce n’est qu’une réaction de marché car de toute façon à ce stade, personne ne sait exactement ce qu’il va se passer et comment ça va fonctionner », nous confie un expert financier. En outre, Poutine pourra se satisfaire d’avoir fait paniquer Berlin. Son exigence « constitue une rupture de contrat », a déclaré, furieux, le ministre de l’Économie allemand Robert Habeck. « Nous allons maintenant discuter avec nos partenaires européens de la manière de répondre à cette demande », a-t-il ajouté. La partie d’échecs n’est pas finie.

Source : https://www.marianne.net/economie/economie-internationale/cours-du-rouble-pourquoi-la-russie-resiste-jusquici-aux-sanctions-financieres-occidentales

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