Covid-19 : le masque à l’école est bien un frein à l’apprentissage

Covid-19 : le masque à l’école est bien un frein à l’apprentissage

Enseignants, pédiatres, orthophonistes… Tous le disent : obligatoire à l’école depuis fin 2020, le masque génère des troubles, surtout chez les plus petits et ceux déjà en difficulté au niveau du langage. Le gouvernement a ouvert la voie à un allègement des règles après les vacances de février.

Pour nombre d'enseignants, les apprentissages, notamment dans l'élémentaire, sont freinés par le masque. «Cela crée de grosses confusions lors de l’étude de sons», note une professeure des écoles. LP/Philippe Lavieille

Le 28 janvier 2022 à 16h26

Il y a deux ans, le léger chuintement de Camille quand elle prononçait les « S » était en train de s’estomper. À force d’imiter la maîtresse, d’observer la bouche de ses petits camarades, et à coups de séances chez l’orthophoniste, la fillette de 8 ans et demi, scolarisée dans une école de Seine-et-Marne, gommait petit à petit son défaut de prononciation.

« Et puis, le masque est arrivé », souffle, dépitée, Marie, sa maman. Le 2 novembre 2020, au retour des vacances de la Toussaint, il est devenu obligatoire pour les élèves de plus de 6 ans, afin de freiner l’épidémie de Covid-19. Depuis, le chuintement de Camille « a cessé de disparaître ».

Un an et demi après sa mise en place, et alors que le gouvernement a laissé entrevoir un allègement au retour des vacances de février, le masque obligatoire pour les élèves a-t-il créé une génération moins à l’aise à l’oral ? « De façon générale, le masque peut perturber les acquisitions », résume Robert Cohen, pédiatre et infectiologue, qui rappelle toutefois qu’il n’y a pas d’études qui comparent le niveau des enfants de 3, 6, 11 ans avec ou sans masque. En mai, le Collectif national des pédiatres de France avait publié une lettre ouverte pointant « les risques physiologiques et psychologiques importants » du masque porté de 8h30 à 16h30 à l’école.

« Le temps d’un exercice, je montre ma bouche »

C’est un fait : nombre d’enseignants — essentiellement dans les classes élémentaires, là où l’on travaille le langage — le disent : les apprentissages sont freinés par l’étoffe couvrant la bouche et le nez. « Cela crée de grosses confusions lors de l’étude de sons », résume Marie Le Chape, enseignante en CP en Gironde. Exemple la semaine dernière dans sa classe : « Plusieurs de mes élèves ont eu du mal à différencier le V et le F, ce sont deux sons très proches lorsqu’ils sont dits à travers un masque, qui filtre certains détails, couvre la voix… J’essaie de verbaliser la différence en leur disant que le F ordonne de souffler, et le V, de faire vibrer la lèvre inférieure », détaille l’enseignante.

Elle ne s’en cache pas, comme la plupart de ses collègues : quand certains ne suivent plus, bas les masques ! « Le temps d’un exercice, je retire un élastique, je montre ma bouche », dit encore Marie. « Comme tout le monde, renchérit Robert Cohen, quand on entend moins, on lit sur les lèvres, ce qui est impossible avec le masque. Les enfants passent souvent à l’idée suivante et ne pensent pas à demander à l’enseignant de répéter. »

 

Quid des tout-petits gardés en crèche ? Une enquête menée l’an dernier auprès de 600 professionnels de la petite enfance sous l’égide d’Anna Tcherkassof, docteure en psychologie à l’université de Grenoble, dit que les trois quarts d’entre eux ont « noté des réactions » chez les enfants confiés à des adultes masqués.

Ces difficultés peuvent-elles être compensées ? « Je ne veux pas être pessimiste, les enfants pourront rattraper leurs retards, mais pour ceux qui ont déjà des difficultés, ce sera plus compliqué », estime Robert Cohen. Marie le Chape – dont l’école est classée REP (réseau d’éducation prioritaire) – ne dit pas autre chose. « Pour l’instant, nos efforts compensent chez la plupart des enfants, abonde-t-elle. Mais pour les enfants allophones (dont la langue maternelle est une langue étrangère), c’est un souci. Il faut mettre en place des ateliers langage dédiés. »

Les masques inclusifs pas si pratiques

Reste la question des masques inclusifs dotés d’une paroi en plastique transparent. Plusieurs milliers avaient été promis par le ministère de l’Éducation dès 2020 pour les enseignants en maternelle et en CP. Leur distribution a été très aléatoire. « On les a reçus… lundi dernier », grince Marie le Chape. Pas sûr, non plus, qu’ils soient aussi utiles que prévu. « J’en ai reçu en janvier, mais je ne les utilise plus : de la buée se forme et la voix est encore plus couverte, beaucoup d’élèves m’ont dit qu’ils ne comprenaient pas ce que je dis », note Paul, professeur dans l’Oise, qui accueille une section Ulis, destinée à des enfants en situation de handicap.

Alors, faut-il tout bonnement enlever le masque à l’école élémentaire, ainsi que l’a laissé entendre Jean-Michel Blanquer mercredi 26 janvier, évoquant un possible allègement du protocole au retour des vacances de février ? Pas si simple. « Il y a un conflit santé/scolaire : en l’enlevant, les enseignants s’assurent de mieux transmettre… mais ils risquent d’être contaminés », répond Guislaine David, porte-parole du Snuipp-FSU, principal syndicat dans le premier degré. Avec un demi-million de nouveaux cas ce mardi, le pari est risqué. « Dès qu’on pourra se débarrasser du masque, il faudra le faire, juge Robert Cohen. Là, ce n’est pas le bon moment. »

Source : https://www.leparisien.fr/societe/covid-19-le-masque-a-lecole-est-bien-un-frein-a-lapprentissage-28-01-2022-LTJWKPWMBZEIDDRKFDPYEGJYII.php