Crise sanitaire: «Nous payons un envahissement de la bureaucratie au détriment des soins de terrain»

«Peut-être faudra-t-il un vaccin chaque année mais nous n’en sommes pas là et surtout il devrait être réservé aux personnes à risques et vulnérables».Adobe Stock

Alors que la rumeur d’une cinquième vague se fait entendre, le médecin urgentiste Gérald Kierzek fait un point sur la situation sanitaire de la rentrée.

Gérald Kierzek est médecin urgentiste et chroniqueur santé, Directeur médical de Doctissimo, et auteur notamment de Coronavirus, comment se protéger? (Éditions de l’Archipel, mars 2020).

– 3000 classes ont déjà fermé leur porte depuis la rentrée pour cause de Covid. Ce protocole sanitaire est-il trop strict, selon vous ?

Gérald KIERZEK. – Sur 540.000 ! Il faut toujours recontextualiser les chiffres avec cette crise Covid pour raison garder. Le protocole sanitaire en 4 niveaux a déjà été assoupli et on peut saluer que la priorité des priorités est désormais l’éducation et non la fermeture au moindre cas. Le protocole prévoit par exemple que seuls les cas contacts directs en collèges et lycées sont considérés comme potentiellement contagieux ; les fermetures de classes ou d’établissement ne sont heureusement plus envisagées. Notons au passage une incohérence par rapport à la vaccination : les cas contacts vaccinés restent en présentiel alors que les autres non. La vaccination n’est pourtant pas une garantie absolue de non-contamination et contagiosité, loin s’en faut.

En école primaire ou maternelle, les cas contacts étant évidemment plus difficiles à déterminer, ce sont dans ces établissements que la classe entière ferme mais c’est un moindre mal.

En revanche, le protocole est trop strict sur le port du masque et la désinfection des surfaces. Il ne tient pas compte des modes de contamination du SARS Cov2 que l’on connaît bien maintenant. Obliger le port du masque en intérieur aux élèves dès la primaire en niveau 2 du protocole et en intérieur et extérieur en niveau 3 n’a pas de sens. Médicalement, le virus ne se transmet que très peu en extérieur et l’aération des locaux en intérieur est une mesure efficace. Les enfants et adolescents ont besoin de relations sociales interindividuelles normalisées ; le masque n’y aide pas, sans compter qu’il est de toute façon mal porté, mal positionné, manipulé… La désinfection des surfaces est également une perte de temps et d’énergie pour les équipes. La transmission est dans l’air et pas sur les surfaces.

Si le testing dans les établissements a été un coûteux fiasco logistique (des conditionnements de tests non adaptés aux usines à gaz pour organiser les campagnes de dépistage), il est urgent que chacun puisse régulièrement, à la maison, se dépister.Gérald Kierzek

Encore une fois et je le répète depuis des mois, il faut progressivement adopter des gestes barrières de bon sens et tenables à long terme vu la situation endémique du Covid. Vivre avec le virus, c’est avant tout vivre ! Aération, lavage des mains, port du masque uniquement dans les pièces closes mal ventilées avec un brassage de population sont des mesures raisonnables et efficaces. En revanche, la distanciation physique, les sens de circulation, la condamnation d’une toilette sur deux, le «théâtre de l’hygiène» comme le dit le CDC (Center of Disease Control) aux États-Unis ne servent pas à grand-chose sauf à maintenir un niveau de paranoïa, dépenser de l’argent qui serait utile ailleurs et ne sont d’ailleurs plus respectés par les citoyens.

Quelques mots sur les autotests. Ils seraient utiles à intégrer dans la vie quotidienne des Français et notamment des élèves et parents d’élèves. Si le testing dans les établissements a été un coûteux fiasco logistique (des conditionnements de tests non adaptés aux usines à gaz pour organiser les campagnes de dépistage), il est urgent que chacun puisse régulièrement, à la maison, se dépister. Cela permettrait un repérage précoce des cas et un isolement pendant quelques jours.

Enfin, la circulation virale a minima chez les mineurs qui n’ont quasi aucun risque de formes graves est également intéressante sur le plan de l’immunité. De nombreuses études montrent que l’immunité naturelle postinfection est solide et participe à la protection individuelle et collective contre les virus. Avec le Covid, nous semblons avoir oublié les principes de base de la médecine et de l’immunologie !

Ce mercredi 15 septembre, la vaccination contre le Covid-19 devient obligatoire pour plusieurs professions parmi lesquelles les personnels soignants, les pompiers ou encore les ambulanciers. Au-delà de cette date butoir, des sanctions pourront être appliquées. N’est-ce pas normal pour ces professions fortement exposées et au contact de patients ?

Non. La seule logique est celle de l’exemplarité mais je ne tolère pas que les soignants au sens large, applaudis au printemps 2020 soient maintenant pointés du doigt et stigmatisés. Les soignants sont des gens responsables et dévoués et ne pas être vacciné n’est pas un acte criminel ! Sur le fond, le vaccin n’empêche pas d’être contaminé et contaminant ; il ne dispense pas des gestes barrières que nous appliquons tous au quotidien et cela bien avant le Covid d’ailleurs. Les clusters hospitaliers peuvent être évités non pas par la vaccination mais par un dépistage précoce, systématique et régulier dans les établissements (tests rapides, pooling salivaire…).

Il faut aussi s’interroger sur la forme et sur les motivations de ces soignants qui refusent la vaccination. Donner ou déposer ses informations médicales de vaccination dans un portail administratif de déclaration est inadmissible sur un plan déontologique ; où est le secret médical ? Cela prouve aussi que le dialogue est rompu à l’hôpital (ou dans le système de santé d’ailleurs) entre le « management » et les acteurs du soin, entre ceux qui décident et ceux qui font. On peut véritablement parler de maltraitance institutionnelle et de harcèlement maintenant, entraînant un cercle vicieux de démissions, départs et manque de personnels préjudiciables à tous et ayant aggravé pour ne pas dire causé la crise sanitaire. La crise est avant tout une crise structurelle de paupérisation et de pénurie de notre système de santé et de l’hôpital en particulier.

Le «monde d’après» est en train de devenir pire que le «monde d’avant» si rien n’est fait dans les prochains mois pour renverser la gouvernance, par exemple. La campagne présidentielle devrait être l’occasion de cette refondation majeure et attendue par les Français qui veulent être soignés. Les aberrations notamment en termes de dépenses publiques sont insupportables. En mars 2019, lors de la grève des urgences, les collectifs de défense de l’hôpital public demandaient un relèvement de l’ONDAM (Objectif National de Dépenses de l’Assurance Maladie) à hauteur de 4 milliards et ils se voyaient répondre qu’il n’y avait pas d’argent ; la crise COVID a coûté 424 milliards ! Plus modestement mais symboliquement, les contrôles de passe sanitaires à l’entrée des hôpitaux coûtent 60 millions d’euros par mois selon la Fédération Hospitalière de France. Ne croyez-vous pas que ces budgets pourraient être plus utilement affectés ? Le problème à l’hôpital mais également dans d’autres secteurs en France est «qu’on ne règle pas les problèmes avec ceux qui les ont créés» comme disait Einstein et que le problème dure depuis quelques décennies. Nous payons un envahissement de la bureaucratie (y compris avec des médecins plus bureaucrates que soignants) depuis des années au détriment des soins de terrain. Une refonte profonde du type de celle de la réforme Debré de 1958 qui avait créé les Centres Hospitalo-Universitaires est urgente ; ce modèle est dépassé.

Concernant la troisième dose, le débat scientifique doit donc être ouvert et réglé avant de prendre des décisions hâtives, plus politiques que sanitaires.Gérald Kierzek

Depuis le 1er septembre, les injections de troisième dose ont commencé pour certaines populations à risque. Peut-on imaginer que cela concerne ensuite toute la population ?

La course au toujours plus est dangereuse si on ne respecte pas les principes de base de la médecine. La balance bénéfices-risques est un de ces grands principes. Qui bénéficie le plus du vaccin ? Les personnes âgées et à risque. Ce sont elles qui sollicitent le système de santé avec 95 % des patients en réanimation qui avaient plus de 65 ans pendant les précédentes «vagues». Sont-ils tous vaccinés ? Non. La logique est donc de chercher à convaincre et vacciner ceux qui ne le sont pas avant d’aller proposer une troisième dose. Tout n’a pas été fait. Les acteurs de terrain (infirmières, médecins, pharmacien…) connaissent leurs patients à risque ; leur amener le vaccin avec les mairies et l’assistance de l’Assurance Maladie est possible.

Un deuxième grand principe est le primum non nocere. D’abord ne pas nuire. Les études ne vont pas toutes dans le même sens pour démontrer l’intérêt de ce rappel vaccinal. Des autorités scientifiques américaines ne le recommandent pas comme encore récemment dans le Lancet. Nous assistons à une fuite en avant du politique, cautionné par quelques universitaires, qui mise tout sur la vaccination comme une panacée qu’elle n’est pas. Les études en vie réelle comme en Israël le démontrent.

Peut-être faudra-t-il un vaccin chaque année mais nous n’en sommes pas là et surtout il devrait être réservé aux personnes à risques et vulnérables. Nous sommes à ce jour incapables de mesurer en routine l’immunité réelle conférée par le vaccin. Le taux d’anticorps brandi comme l’argument pour rebooster l’immunité est très imprécis : certains sont protecteurs, d’autres non, et l’immunité cellulaire, très importante en sus des anticorps, ne peut être évaluée. Pire, certaines études animales sur les coronavirus ont largement montré que des anticorps post-vaccinaux pourraient faciliter les infections. Le débat scientifique doit donc être ouvert et réglé avant de prendre des décisions hâtives, plus politiques que sanitaires.

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