Dan Staner (vice-président de Moderna) : “Un vaccin contre Omicron sera disponible cet été”

Levée des brevets, prix des doses, vaccination des pays pauvres, nouveaux projets... Le vice-président de Moderna, le laboratoire américain, détaille à L'Express sa stratégie.

Préparation d’une dose du vaccin Moderna contre le Covid-19 dans une pharmacie à Paris, le 4 juin 2021. afp.com/STEPHANE DE SAKUTIN

 

Alors que la vague Omicron déferle sur l’Europe, la vaccination reste la principale arme pour endiguer la pandémie. De petite start-up, Moderna est en train de muter en géant mondial du vaccin avec une capacité totale de production comprise entre 1,5 à 2,5 milliards de doses en 2022. Pourtant, le laboratoire est de plus en plus critiqué, pour le prix élevé de son vaccin – le plus cher du marché – et pour son refus de lever les brevets de sa technologie. Pour L’Express, Dan Staner, le vice-président de Moderna, répond à ces attaques, justifie les choix du laboratoire et dévoile sa stratégie afin de faire face aux nouvelles vagues à venir. Interview exclusive.  

Dan Staner Tous les scientifiques et les épidémiologistes que compte la planète se posent cette question aujourd’hui. Pour l’instant, les vaccins restent protecteurs, à condition d’avoir reçu la troisième dose de rappel. Mais nous voyons que le virus continue à muter, et que la seule solution pour réussir à reprendre le contrôle sur cette pandémie est de vacciner la planète entière. 

Justement, l’Organisation mondiale de la santé s’interroge sur la stratégie qui consiste à accélérer la vaccination dans les pays riches alors qu’il faudrait prioriser les pays pauvres où une très grande majorité de la population n’a même pas reçu une première dose. Partagez-vous ce constat ? 

Evidemment ! En réalité, il faut faire les deux. Moderna, comme tous les autres laboratoires, travaille main dans la main avec les gouvernements et nous faisons le maximum pour livrer des vaccins à l’hémisphère Nord mais aussi à l’hémisphère Sud. Bien sûr, le sujet de la vaccination des pays pauvres est essentiel. Nous avons signé cette année avec l’Europe et Gavi – l’alliance mondiale du vaccin – un contrat portant sur la livraison via l’Unicef de 70 millions de doses. Parallèlement, nous avons conclu directement avec Covax [NDLR : l’organisme international qui achète des vaccins pour les pays pauvres] un autre accord portant sur la vente à un tarif préférentiel de près de 60 millions de doses en 2021. En 2022, Gavi a la possibilité d’acheter jusqu’à 650 millions de doses au total, et 96,5 millions seront livrées au premier trimestre de cette année. Enfin, nous sommes en discussion avec plusieurs pays africains pour la construction d’une usine de vaccin ARN dont la production sera essentiellement fléchée vers le continent africain. Cette plateforme pourra servir à fabriquer des vaccins contre la pandémie actuelle mais pas seulement… Ce sera clairement une avancée pour l’Afrique de posséder demain un tel outil de production. 

Mais c’est ce que nous faisons ! Ce que je peux vous assurer, c’est que nous ne pratiquons pas les mêmes tarifs avec l’Europe et l’Afrique par exemple. Nous avons mis au point un modèle de tarification différencié selon la richesse de chaque pays en nous basant sur des critères établis par la Banque mondiale, de façon à offrir le tarif le plus bas possible pour les nations les plus pauvres. 

De quel ordre est la différence de prix ? 

Nous ne révélons pas notre politique tarifaire. 

A côté de la question des prix, il y a aussi celle de l’accès à la technologie. De plus en plus de voix s’élèvent pour demander une levée provisoire des brevets ou la mise au point de licence obligatoire avec certains Etats. Pourquoi refusez-vous toujours ces deux options face à la gravité de l’épidémie ? 

Tout simplement parce que ça ne résoudrait en rien la question de l’accès au vaccin ! Et cela pour deux raisons. Premièrement, pour fabriquer un vaccin ARN comme celui contre le Covid, nous avons besoin de 600 ingrédients différents dont les approvisionnements viennent du monde entier. C’est une “machine” extrêmement compliquée ! Aujourd’hui, deux laboratoires maîtrisent la production d’un tel vaccin à grande échelle – Pfizer-BioNTech et nous. Ensemble, nous sommes déjà à flux tendus sur quasiment tous nos approvisionnements afin de produire des milliards de doses. Un troisième, un quatrième voire un cinquième producteur impliquerait forcément des tensions accrues sur ces ingrédients, dont certains sont utilisés pour autre chose que la fabrication de vaccins. Avec les risques de pénuries que cela implique. Or, il suffit qu’un seul ingrédient manque pour que toute la chaîne de production soit bloquée. Et je peux vous dire qu’au cours des derniers mois, nous avons dû intervenir plusieurs fois directement auprès de certains gouvernements pour nous assurer que la livraison de tel ou tel composant se ferait bien dans les temps et conformément aux quantités demandées. Nous n’avons quasiment pas de stocks ! Deuxièmement, il ne suffit pas de lever les brevets, encore faut-il maîtriser la technologie industrielle. Cela fait dix ans que Moderna y travaille et nous estimons qu’il nous faut un délai de près de deux ans pour construire une nouvelle usine. Aucun Etat n’a aujourd’hui la compétence industrielle pour faire plus vite que nous… 

Contrairement à ce que l’on peut croire, nous ne capturons pas toute la valeur créée. Et je vous le redis, nous pratiquons déjà des tarifs différenciés selon les pays. Il faut bien se rappeler que, jusqu’à l’émergence de ce virus, Moderna avait investi près de 2,5 milliards de dollars pendant quasiment dix ans dans une technologie jugée très à risque, sans développer le moindre produit commercial. Rien ne garantissait que l’ARN messager permettrait un jour à l’organisme de se défendre tout seul. Aujourd’hui, nous investissons massivement pour être en capacité de produire entre 1,5 et 2,5 milliards de doses de vaccins en 2022, contre 800 millions l’année passée. Avec l’ensemble des autres laboratoires, nous devrions arriver à une capacité totale de 8 milliards de doses, ce qui n’est pas loin de pouvoir couvrir toute la population mondiale. Nous avons plus de 37 médicaments programmés en développement et l’ensemble de notre profit est investi pour mettre à jour ces nouvelles thérapies. 

Vous parlez d’une capacité mondiale de production de vaccins comprise entre 1,5 et 2,5 milliards de doses en 2022. Avez-vous en projet la construction d’usines en propre ? 

Oui, d’abord en Afrique comme je vous l’ai dit. Mais nous avons aussi des projets qui ont été annoncés au Canada et en Australie. Enfin, nous sommes en discussion avec plusieurs pays européens, ainsi qu’avec la Commission européenne. 

Vous venez de créer une filiale française : cela signifie-t-il que vous prévoyez de construire une usine en France ? 

Nous sommes en train de créer un réseau commercial partout dans le monde. Quant aux discussions sur une nouvelle plateforme de production vaccinale en Europe, rien n’est arrêté et je ne peux pas vous dire si les décisions aboutiront dans trois, six ou neuf mois.  

La France a connu une vague de défiance vis-à-vis du vaccin développé par Moderna. Pour rassurer la population, les autorités ont indiqué que votre produit et celui de Pfizer étaient similaires. Est-ce vraiment le cas ? 

Les deux vaccins ont clairement démontré leur efficacité contre ce virus, qu’il s’agisse de prévenir les infections, les hospitalisations ou les décès. Une troisième dose augmente significativement les quantités d’anticorps neutralisants, et fournit également une bonne protection contre le nouveau variant Omicron. Pour autant, les deux produits sont assez différents, même s’ils reposent sur un concept identique, de l’ARN messager enrobé dans une nanoparticule lipidique. Nos injections contiennent 100 microgrammes d’ARN messager, et 50 pour les rappels, contre 30 pour les doses de Pfizer, et les nanoparticules ne sont pas les mêmes. Nous sommes convaincus que c’est la quantité qui fait l’efficacité. Et d’ailleurs, des études du monde réel ont montré une protection plus forte avec Moderna pour les patients immunodéprimés ou atteints de cancers. 

Le conseil scientifique français a indiqué dans un de ses derniers avis qu’il faudrait peut-être passer à un dosage de 100 microgrammes pour les rappels. En quoi cela se justifierait-il ? 

Nous venons de publier des données montrant qu’avec un rappel à 50 microgrammes les quantités d’anticorps neutralisants contre Omicron augmentent de 37 fois, contre 83 fois avec une troisième injection à 100 microgrammes. Pour l’instant, seul le dosage à 50 microgrammes est autorisé en “booster” au sein de l’Union européenne, mais nous avons fourni ces données aux différentes autorités sanitaires. C’est maintenant à elles de décider ce qu’il convient de faire, y compris d’ailleurs pour les personnes ayant déjà reçu une dose à 50 microgrammes. 

Avec seulement un mois de recul depuis l’apparition de ce variant, il reste difficile de répondre à cette question. Nos équipes aux Etats-Unis commencent à tester contre Omicron les sérums de personnes ayant reçu leur troisième dose en septembre. Nous espérons pouvoir publier les premiers résultats de ces travaux au début de l’année 2022, cela nous donnera de premières indications. 

Pourquoi développez-vous par ailleurs un vaccin spécifique contre ce nouveau mutant, alors que les rappels semblent efficaces ? 

Nous voulons garder notre avance sur le virus, ne pas nous faire distancer par ses mutations. Dès janvier, nous devrions démarrer les essais cliniques de ce vaccin contre Omicron, dans l’objectif de présenter des données aux autorités sanitaires au deuxième trimestre 2022. Si tout se passe bien, nous pourrions le mettre à disposition du public dans le courant de l’été. Pour l’instant, nous ne savons pas encore s’il s’agira d’un vaccin en une ou deux injections. Par ailleurs, nous développons un programme de vaccin multivalent, qui inclurait des séquences de la protéine Spike de différents variants, y compris d’Omicron si cela s’avère nécessaire. 

Où en êtes-vous du vaccin pour les enfants ? 

Nous avons soumis mi-novembre notre demande d’autorisation de mise sur le marché auprès de l’Agence européenne des médicaments pour les enfants de 6 à 11 ans. Il s’agit d’un schéma vaccinal en deux doses de 50 microgrammes. Nous espérons qu’il sera approuvé au cours du premier trimestre 2022. Un autre essai clinique est en cours de recrutement pour les plus petits, de 6 mois à 6 ans.  

Vous nous dites travailler sur 37 autres projets d’ARN messager, quel est leur état d’avancement ? 

Sur ces 37 projets, 21 en sont au stade des études cliniques. On peut citer par exemple le cytomégalovirus, un virus qui est la cause n° 1 de malformation des bébés, sur lequel nous avançons très vite. Nous avons également publié les premiers résultats cliniques de notre vaccin contre la grippe qui montre une efficacité équivalente à celle des vaccins traditionnels. A terme, nous espérons que la technologie ARN permette la combinaison du vaccin Covid avec ceux contre la grippe et contre le virus respiratoire syncytial de façon à faire une seule injection une fois par an pour protéger les personnes les plus à risque. Les bénéfices en termes de réduction des coûts de santé seront considérables. 

Source : https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/dan-staner-vice-president-de-moderna-un-vaccin-contre-omicron-sera-disponible-cet-ete_2165207.html