Dépression, phobie scolaire : la santé mentale des jeunes toujours impactée par le Covid-19

Après deux années impactées par la Covid-19 (confinement, masque, absences), les refus scolaires sont en hausse chez les enfants et adolescents./DDM illustration archives Marie-Pierre Volle

À la sortie du premier confinement lié à la Covid-19, de nombreux spécialistes avaient alerté sur la détresse psychologique des enfants, adolescents et jeunes adultes. Au printemps 2022, le mal-être est toujours présent. À Toulouse, les psychiatres ont recensé jusqu’à 25 % de tentatives de suicide supplémentaires.

Comme d’autres professionnels en France, le Pr Jean-Philippe Raynaud, psychiatre, chef du service psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au CHU de Toulouse, confirme l’importante sollicitation des services hospitaliers pour faire face à la détresse psychologique des 7-18 ans.

L’activité hospitalière en pédopsychiatrie est-elle toujours aussi importante ?

Nous constatons malheureusement une stabilité au niveau de la fréquentation des urgences pédiatriques. Pour les tentatives de suicide, nous sommes, en moyenne, à 25 % de plus qu’avant le Covid. Mais il y a aussi les demandes d’hospitalisation, les demandes de consultation… Tout déborde !

Peut-on parler d’un effet Covid ?

Il y a évidemment un effet lié à la période Covid : le confinement, le stress, l’instabilité ou la discontinuité au niveau scolaire ont impacté des enfants et adolescents fragiles et vulnérables qui ont décompensé et qui ne l’auraient peut-être pas fait ou en tout cas moins violemment sans ce contexte.

Le confinement n’est plus là, l’impact est-il toujours aussi fort ?

Il y a du mieux du côté des troubles du comportement alimentaire mais nous avons beaucoup de cas de refus scolaire anxieux, ce qu’on appelait avant les phobies scolaires. Les élèves concernés n’ont pas repris la scolarité de façon classique. Et puis on ne peut pas dire que l’année scolaire en cours a été classique avec le port du masque pendant une longue période, les interruptions du fait d’absences des élèves ou des enseignants, la fatigue, la lassitude, et toujours une ambiance stressante.

Qu’expriment ces jeunes ?

Leur souffrance est multifactorielle, on sait aujourd’hui que les facteurs de stress se cumulent et s’additionnent. Il y a le mal-être du moment, parfois une vulnérabilité un peu plus ancienne, un sentiment d’insécurité par rapport à l’avenir, à la scolarité, au milieu familial, au contexte social et politique. Ils disent beaucoup qu’on leur a volé deux ans, ils ont l’impression de ne pas voir la fin de cette période et ils ont du mal à se projeter. Aujourd’hui c’est la guerre en Ukraine qui les inquiète. Certains côtoient des enfants ukrainiens scolarisés en Haute-Garonne, ils voient la réalité de la migration, de la peur. L’adolescence reste une grande période de vulnérabilité, de sensibilité et de fragilité.

« Il faut doubler les moyens de la pédopsychiatrie publique en France »

De quels moyens disposez-vous ?

Nous avons ouvert, en décembre, 6 lits de crise dans l’unité d’hospitalisation brève pour adolescents (UHBA) destinée aux 14-18 ans. Ils permettent d’accueillir les jeunes lors de crises d’agitation, de tentative de suicide, d’effondrement dépressif. Ce dispositif est conçu pour 350 à 400 hospitalisations par an, mais il faudrait prévoir 200 hospitalisations de plus. Nous avons, nous aussi, du mal à recruter. Nous manquons d’infirmières mais aussi d’assistantes sociales ; pour 85 % des jeunes reçus sur ces lits de crise, il y a eu des signalements, ce qu’on appelle une information préoccupante.
L’Agence régionale de santé (ARS Occitanie) a renforcé nos consultations mais ça ne suffit pas et nous demandons des moyens pérennes car nous voyons bien que ça ne va pas s’arrêter demain. Le propre d’un adolescent qui ne va pas bien c’est qu’on ne le suit pas 15 jours, mais plusieurs mois. Les « consult ado », dont le cahier des charges était de pouvoir répondre dans les six jours lorsqu’une demande était formulée par un médecin traitant après un épisode de crise, débordent aussi. Nous en sommes à des délais d’un mois, ce qui augmente les risques de surmorbidité, de passage aux urgences. On le dit clairement, il faut doubler les moyens de la pédopsychiatrie publique en France.

Les psychologues libéraux peuvent-ils vous soulager ?

Le dispositif « MonPsy » est intéressant car il y a beaucoup de psychologues compétents pour accueillir ces enfants et adolescents qui n’ont pas tous besoin de soins en psychiatrie, mais il n’est pas bien dimensionné au niveau de la rémunération. Et puis tous les territoires ne sont pas égaux en termes d’accès aux soins.


25 % de tentatives de suicide en plus

Aux urgences psychiatriques de l’Hôpital des enfants de Toulouse (CHU), le Pr Isabelle Claudet confirme l’impact du Covid-19 et des confinements liés. « Nous suivons depuis plus de 20 ans les passages aux urgences pour troubles psychiatriques chez les mineurs. Nous sommes passés d’une soixantaine de tentatives de suicide par an à 90 – 100 depuis les deux dernières années. C’est très au-dessus et c’est venu impacter des organisations de pédopsychiatrie qui tenaient déjà par des petits bouts grâce à la très grande volonté et implication des équipes », souligne la cheffe du pôle enfant au CHU de Toulouse.

Troubles du comportement alimentaire

« Nous avons pu avoir jusqu’à 20 petits de moins de 14 ans hospitalisés en même temps, avec des dossiers extrêmement lourds et des situations familiales compliquées. Nous ne nous attendions pas à recevoir autant d’enfants présentant des troubles de conduite alimentaire. Nous avons vu, dans les cas d’anorexie, des indices de masse corporelle extrêmement bas, jusqu’à 12 », poursuit Isabelle Claudet qui espère « qu’après ces vacances de printemps, s’il n’y a pas de nouvelle vague dans l’épidémie de Covid, les choses vont se poser. Ces jeunes en ont marre, ils ont souffert d’une forme de stigmatisation car on a longtemps entretenu l’idée qu’ils étaient les moteurs de l’épidémie, ce qui est faux. Pour la première fois au monde on a fermé des écoles pour protéger un autre groupe et ça les ados et les adultes l’ont mal vécu ».

Source : La Dépêche