Le CEO de Moderna: «Nous sommes intéressés d’investir en Belgique»

Le groupe pharmaceutique va ouvrir cette année une filiale de commercialisation en Belgique mais il ne compte pas en rester là. Collaborations scientifiques, essais cliniques et – peut-être – un site de production sont envisagés par son patron, Stéphane Bancel.

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Stéphane Bancel, le CEO du groupe pharmaceutique américain Moderna, annonce en exclusivité au Soir l’ouverture d’une filiale en Belgique et sa volonté de travailler avec le monde scientifique belge. Il revient aussi sur la stratégie de recherche que mène le groupe dans le domaine du covid et de bien d’autres maladies.

Vous annoncez l’ouverture d’une filiale de commercialisation de Moderna en Belgique cette année. A quoi va-t-elle servir ?

Moderna est bien plus qu’une société qui développe un vaccin contre le covid, même si le grand public nous connaît grâce à lui. Nous avons aujourd’hui 40 produits en développement clinique, dont la probabilité qu’ils arrivent sur le marché est grande. Notre vision s’étale sur 5, 10, 15 ans. Dans cette optique à long terme et vu la taille du portefeuille de produits, il est nécessaire d’avoir des équipes locales. On a ouvert 11 filiales en 2021 (Etats-Unis, Canada, France, Allemagne…). Début 2022, on s’est posé la question de savoir quels étaient les prochains pays sur la liste. La Belgique faisait beaucoup de sens. Ces équipes locales sont nécessaires dans le cadre du lancement de nouveaux produits pour entretenir une relation avec le corps médical mais aussi avec les consommateurs dans les pays où il est autorisé de faire de l’éducation médicale. Pour le covid, c’était un peu particulier. On n’a pas vendu directement le vaccin au gouvernement belge. On est passé par l’Europe. Et puis, il n’y avait pas nécessité de faire de l’éducation locale parce qu’on était dans une situation de pandémie tout à fait exceptionnelle. Ce sera différent pour nos prochains produits.

Cette filiale belge emploiera combien de personnes ?

Une dizaine de personnes au démarrage, parce qu’actuellement il n’y a que le vaccin contre le covid et c’est un produit bien connu.

L’éducation médicale est importante pour vous ?

Oui. Comme l’ARN messager est une technologie nouvelle, il y a beaucoup d’explications scientifiques à donner aux médecins, aux pharmaciens et aux infirmiers. Nous, cela fait dix ans qu’on travaille sur l’ARNm. On a fait beaucoup de découvertes et appris beaucoup de choses sur la sécurité du produit, sur la façon dont il se dégrade dans le corps humain, etc. Il faut expliquer scientifiquement comment cette nouvelle technologie fonctionne.

La Belgique est un pays réputé pour la force de son industrie pharmaceutique et biotech, en particulier dans le domaine des vaccins. La présence de Moderna en Belgique va-t-elle se limiter à cette antenne commerciale ou comptez-vous aller plus loin ?

Bien sûr qu’on veut aller plus loin ! Ce qui est évident et qui va être le plus rapide, ce sont les collaborations scientifiques. La Belgique a un excellent tissu académique et de recherche. Comme on l’a déjà montré en France ou aux Etats-Unis, nous sommes très ouverts aux collaborations scientifiques. Dès que l’on aura des gens établis dans le pays, on pourra nouer des contacts très vite. Maintenant que Moderna a un pipeline de produits beaucoup plus importants, nous voulons aussi mener des essais cliniques hors Etats-Unis. La Belgique nous intéresse beaucoup à ce titre.

Et au niveau industriel ?

Là, je pense qu’il faudra un peu plus de temps. On a annoncé des projets d’usine au Canada, en Australie et en Afrique. Pour le Canada et l’Australie, il y a eu des discussions à haut niveau avec les gouvernements vu la durée et la quantité d’investissement. Nous sommes intéressés de discuter avec le gouvernement belge dans la même optique car le tissu industriel et de talents est très important en Belgique.

Avez-vous déjà discuté avec le gouvernement des conditions d’un possible investissement en Belgique ?

On n’a pas encore eu le temps de le faire jusqu’à maintenant parce qu’on était dans la pandémie et que la production de vaccins covid était la priorité numéro un. On va commencer à avoir des discussions avec le gouvernement belge comme on en a dans d’autres pays.

En dehors du covid, quels sont les vaccins qui vont arriver sur le marché prochainement ?

Notre stratégie numéro un, c’est d’ajouter au vaccin covid des ARN messager supplémentaires pour couvrir avec une même dose des virus respiratoires différents. La grippe est un bon exemple : on a un candidat vaccin qui entre bientôt en phase 3. En parallèle, on va démarrer une phase 1 d’un vaccin combinant grippe et covid. Un autre vaccin très important est celui contre le RSV (virus respiratoire syncytial), qui est actuellement en phase 3. Même schéma ici : dès qu’on aura la dose contre la grippe, on pourra réaliser un vaccin combinant covid, grippe et RSV dans une seule et même dose. Soit un vaccin à 6 ARNm (il y en a quatre dans celui de la grippe), dont l’essai clinique devrait démarrer cette année. Scientifiquement, il est possible de mettre au point d’ici quelques années un vaccin unique avec un rappel annuel d’une dose qui couvre tous les virus respiratoires et protège les personnes fragiles du risque d’hospitalisation et de décès.

D’autres priorités ?

L’autre grand domaine de développement, ce sont les virus latents, comme le VIH, qui restent dans votre corps pour toute votre vie. Il y en a une dizaine : le HPV (papillomavirus), les hépatites A, B ou C, le CMV (cytomégalovirus) qui crée dans le court terme des déformations prénatales mais aussi des cancers à plus long terme et pour lequel nous avons un vaccin en phase 3, l’EBV (virus Epstein-Barr), responsable de la mononucléose, qui peut entraîner la sclérose en plaque des années après, comme cela vient d’être montré, mais aussi des leucémies. Beaucoup de groupes pharmaceutiques se sont cassé les dents sur ces virus. Ce qui manque aux technologies existantes et que permet la nôtre, c’est cette capacité de combiner plusieurs ARN messager et d’induire la production de plein d’anticorps sur des protéines différentes.

Le covid a-t-il été une « chance » pour Moderna ?

Il est clair que le lancement de ce vaccin a été un accélérateur dans le développement de la société. Avant le coronavirus, on planifiait la commercialisation de notre premier produit – un vaccin contre le CMV qui est maintenant en phase 3 – à l’horizon 2024. Les profits que nous réalisons grâce au vaccin covid sont réinvestis dans la recherche, ce qui explique l’explosion du nombre de produits en développement. On en avait 19 lorsque le coronavirus est apparu. On en a 40 aujourd’hui. On a doublé la taille du pipeline. On est occupé à réaliser de nouveaux investissements en recherche pour doubler une fois encore la taille de ce pipeline. Je ne serais pas étonné que Moderna se retrouve avec 70-80 produits en développement à l’avenir. On a parlé des vaccins contre les virus respiratoires et contre les virus latents mais nous avons aussi des produits en oncologie, en cardiologie ou pour les maladies génétiques rares. On peaufine la technologie pour avoir de l’ARN messager qui rentre dans le corps par la bouche pour aller dans les poumons. On travaille sur la mucoviscidose… Ce qui nous intéresse, c’est de développer des produits pour traiter des maladies pour lesquelles il n’y a pas de solutions aujourd’hui. Pas de faire des médicaments contre le cholestérol. Cette accélération de notre développement aura un effet très bénéfique au niveau sociétal. Tout cela grâce aux profits générés par le vaccin corona.

Votre vaccin contre omicron ne va-t-il pas arriver trop tard compte tenu du fait que beaucoup de personnes auront déjà été confrontées à ce virus ?

Dès la fin novembre, nos modèles nous ont indiqué que la vague européenne et américaine d’omicron se terminerait sans doute vers février. On n’a jamais développé le vaccin omicron pour cette vague-là. On savait que cela allait redescendre très rapidement. Par contre, ce qui nous intéresse, ce sont les rappels. Ils vont être très importants pour une catégorie de la population : les personnes à risque qui ont plus de 50 ans, qui ont des facteurs de comorbidité, qui exercent des métiers qui les exposent fréquemment à des risques d’infection. Je suis persuadé que ces gens devront avoir un rappel annuel s’ils veulent être protégés contre les hospitalisations. Chez les jeunes, on ne sait pas encore quelle sera la fréquence des rappels. Ce sera peut-être tous les deux ans, cinq ans… Il faut attendre de voir les données.

 
Cette dose de rappel sera basée sur la souche omicron ?

Il est impossible de savoir à ce stade quelle sera la prochaine forme du virus qui nous affectera. S’agira-t-il d’une fille génétique d’omicron ou pas ? On ne le sait pas. La sévérité de ce futur virus est aussi imprévisible. Si, à l’automne, on est face à un variant omicron juste un peu plus sévère, eh bien, les mutations propres à celui-ci seront prises en compte dans la dose de rappel.

Source : https://www.lesoir.be/424699/article/2022-02-17/le-ceo-de-moderna-nous-sommes-interesses-dinvestir-en-belgique