«Le non-vacciné correspond à ce que l’anthropologie désigne comme un bouc émissaire»

Par Danièle Dehouve et Christophe Lemardelé

«Selon la tradition rabbinique, l’animal était maltraité dès sa sortie du temple par la populace, puis précipité dans un ravin en dehors de la ville». 178233381/mimadeo – stock.adobe.com

FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que le nombre de cas Covid repart à la hausse, l’anthropologue Danièle Dehouve et l’historien des religions Christophe Lemardelé redoutent de voir ressurgir des logiques d’accusation délétères et stériles pour surmonter les crises.

Danièle Dehouve est anthropologue, spécialiste des rituels religieux de Méso-Amérique.

Christophe Lemardelé est historien des religions, spécialiste des sacrifices dans l’Antiquité méditerranéenne.


Qu’est-ce qu’un bouc émissaire ? Que faire lorsqu’un sujet qui ressemble à ce qu’on a étudié dans des populations éloignées dans le temps ou dans l’espace devient tout à coup d’une actualité brûlante dans notre propre société ? L’anthropologie a des choses à dire sur la question.

Dans le monument qu’est Le Rameau d’Or, en 12 volumes publiés entre 1890 et 1915, l’anthropologue britannique James Frazer y compile dans l’un de ces volumes des rituels provenant du monde entier, rituels consistant à transférer le mal, le néfaste ou la maladie sur un homme ou un animal, ensuite éliminé. Le cas paradigmatique est celui du bouc du Lévitique dans l’Ancien Testament. Envoyé dans le désert, avec toutes les fautes et impuretés du peuple sur lui, lors du jour de Kippur célébré dans le temple antique de Jérusalem, ce bouc était expulsé de la ville. L’expression «bouc émissaire» vient de là mais elle porte bien mal son nom. En effet, selon la tradition rabbinique, l’animal était maltraité dès sa sortie du temple par la populace, puis précipité dans un ravin en dehors de la ville. De tels cas, Frazer en recueillit l’existence dans toutes sortes de sociétés, notamment le pharmakos des anciens Grecs quand advenaient des calamités : des hommes pouvaient être tués ou expulsés.

La logique d’accusation, la répartition du blâme demeurent des mécanismes inhérents au fonctionnement de notre société.

Danièle Dehouve et Christophe Lemardelé

La théorie la plus connue aujourd’hui à ce sujet est celle de René Girard, développée dans La violence et le sacré (1971). Selon lui, le phénomène du bouc émissaire survient lorsqu’une société humaine entre dans un état de «crise sacrificielle», marquée par un engrenage de violences internes engendré par les rivalités des hommes. Pour en sortir, ceux-ci se convainquent qu’un seul d’entre eux est responsable. Quoi qu’on pense de la portée générale d’une telle théorie, les cas analysés par Girard renforcent ce qu’on savait de l’universalité des boucs émissaires et en étend l’application.

Il faut relire aujourd’hui, à la lumière de ce que nous vivons, la Postface rédigée par Mary Douglas en 2001 pour une nouvelle édition de son livre classique : Purity and Danger (1966), traduit en français par De la souillure. Elle y résume la réflexion de toute une vie. Celle-ci commence par la «théorie politico-légale du danger» élaborée dans les années 1940 par les anthropologues africanistes : une femme meurt dans un village, les survivants s’interrogent sur les causes de sa mort. Ils la recherchent dans un répertoire bien défini de causes possibles : la faute individuelle, la magie mise en œuvre par des rivaux, l’ennemi extérieur éventuellement aidé par un traître dissimulé au sein du groupe.

Or, dit Douglas, à cette époque tout le monde pensait que ces «logiques de l’accusation» n’existaient que dans les populations dites «primitives». Dans nos sociétés, «on pensait que la science avait vraiment changé notre perspective». Et d’ajouter : «Et puis, tout d’un coup la technologie elle-même est tombée sous le coup des critiques en tant que source de danger. De ce jour, tout changea (…). Les lacunes de l’interprétation du réel laissent suffisamment de marge à la logique d’accusation. La science n’a pas produit des individus dénués d’instinct de domination». La logique d’accusation, la répartition du blâme demeurent des mécanismes inhérents au fonctionnement de notre société. Comme l’a écrit Mathieu Slama : «Les contextes changent, mais les mécanismes anthropologiques perdurent».

Dans le répertoire des causes possibles du mal, notre société a choisi l’ennemi extérieur aidé par le traître intérieur. L’ennemi extérieur est le virus, préalablement anthropomorphisé et personnifié selon des mécanismes qui relèvent d’autre chose que la science médicale : c’est un ennemi contre lequel… «nous sommes en guerre». Il est d’une intelligence diabolique, et même perverse – il mute ! –, il sait nous frapper là où nous sommes vulnérables (ces affirmations proviennent de médecins et de sources officielles telles que les bulletins des ARS). Un ennemi extérieur, cela s’éradique. Il faut alors une arme absolue, celle-ci est le vaccin. Arme unique, radicale, elle éclipse tous les soins habituellement administrés par les médecins, devient notre seul salut. Et parallèlement, le traître, l’ennemi intérieur est désigné : celui qui n’est pas vacciné.

Le problème des «logiques d’accusation» est qu’elles relèvent de mécanismes anthropologiques qui n’ont rien à voir avec la science. Depuis que la vaccination généralisée en Israël a été suivie d’une vague de contaminations, on sait que la vaccination n’empêche pas d’être positif, ni même malade. Alors comment croire que 6 millions de Français non vaccinés sont responsables de la cinquième vague ? D’autant que les vaccins «proposés» ne peuvent déjà plus répondre très efficacement aux nouveaux variants émergents…

Nous, anthropologue et historien des religions, sommes inquiets de voir surgir à nouveau ces logiques d’accusation, de harcèlement, d’exclusion, comme si l’enseignement de l’histoire n’était qu’un perpétuel échec.Danièle Dehouve et Christophe Lemardelé

Bien entendu, ces «logiques d’accusation» sont par définition contradictoires avec les valeurs de la République. Si l’on désigne des boucs émissaires – les «antivax» –, on renonce par là même à la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen. Depuis cet été, on a créé des citoyens de seconde zone : des milliers de soignants suspendus de leur emploi, l’interdiction d’aller au cinéma, au restaurant, d’entrer dans une bibliothèque publique, y compris pour des enfants entre cinq à onze ans exclus de fait par le nouveau «statut» discriminatoire de leurs parents. Comment expliquer que ces mesures n’aient pas suscité plus de critiques ? Une seule réponse est possible : les valeurs démocratiques communes ont été balayées par un mécanisme plus profond, celui de la construction du responsable du malheur collectif.

Encore plus grave, on a créé les conditions de mécanismes de harcèlement. La désignation du responsable à la vindicte populaire n’aboutit pas, comme dans un petit village africain, à l’expulsion d’un homme, mais à la construction d’un groupe de responsables. Dès lors, n’importe qui se rattachant à ce groupe peut être considéré comme coupable, même un enfant. Alors que la lutte contre le harcèlement a été reconnue (en accord avec nos valeurs démocratiques) comme un objectif prioritaire dans les écoles qui sont particulièrement touchées par ce phénomène, on pousse aujourd’hui les professeurs et les élèves, à partir du collège, à s’enquérir du statut vaccinal de chacun, à l’encontre de tout principe de secret médical et en sachant que cela ne peut que déclencher des réactions de harcèlement. Mais celles-ci deviennent alors moralement acceptables, pour ne pas dire désirables.

Nous, anthropologue et historien des religions, sommes inquiets de voir surgir à nouveau ces logiques d’accusation, de harcèlement, d’exclusion, comme si l’enseignement de l’histoire n’était qu’un perpétuel échec, comme si le savoir scientifique et universitaire n’était qu’un divertissement de colloques.

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/le-non-vaccine-correspond-a-ce-que-l-anthropologie-designe-comme-un-bouc-emissaire-20211201

One thought on “«Le non-vacciné correspond à ce que l’anthropologie désigne comme un bouc émissaire»

  • Le bouc émissaire, j’ai beaucoup d’expérience de ce domaine.

    Plus ils accuseront, plus je deviendrai fort, plus ils seront violents, plus je deviendrai fort, plus ils élèveront la voix, plus je deviendrai grand.

    Celui qui a toujours marché seul et le seul a voir vraiment ce qu’il y a devant lui.

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