Origine du Covid-19 : «La Chine ne supporte pas d’être mise en cause»

Origine du Covid-19 : «La Chine ne supporte pas d’être mise en cause»

Ancien président du Comité national d’éthique, le professeur Didier Sicard dénonce les barrières mises par la Chine pour connaître l’origine du virus. Or, il l’affirme, ignorer le point de départ, c’est risquer de voir l’histoire se répéter.

L’hypothèse d’un virus fabriqué dans un laboratoire épidémiologique chinois de haute sécurité (ici le P4 à Wuhan en 2017), est «impossible» selon le professeur Didier Sicard. AFP/Johannes EISELE

Le 20 février 2022 à 08h00

Il prend le temps, pèse chaque mot, en fin connaisseur de son sujet. Didier Sicard est professeur de médecine, ancien président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Il a aussi participé à la création de l’institut Pasteur au Laos, qui étudie de près les chauves-souris.

Selon ce spécialiste, le mystère de l’origine du coronavirus reste entier. L’erreur serait d’arrêter de chercher. Le médecin prévient : à mal considérer la nature aujourd’hui, nous créons les épidémies de demain.

DIDIER SICARD. Toujours pas. Deux ans après, nous en sommes au même point. On ne met ni l’argent, ni les moyens nécessaires pour savoir. Quand bien même nous le ferions, nous nous heurterions à un obstacle de taille. La Chine qui ne supporte pas d’être mise en cause dans cette pandémie refuse obstinément la communication des dossiers, peut-être même qu’elle les a détruits. Il y a une volonté de cacher. Tant que cela sera le cas, nous en resterons au stade des hypothèses.

Paris, le 15 février. Didier Sicard assure que tant que la Chine refusera de dévoiler ses archives, le mystère sur l'apparition du virus restera entier.
Paris, le 15 février. Didier Sicard assure que tant que la Chine refusera de dévoiler ses archives, le mystère sur l’apparition du virus restera entier. LP/Jean-Baptiste Quentin

Cela signifie-t-il que toutes les pistes, dont une fuite accidentelle du laboratoire, restent ouvertes ?

Rien ne peut être exclu. Dans le cadre de ses travaux, le laboratoire de virologie de Wuhan inoculait des coronavirus à des souris porteuses de gènes humains pour voir s’ils pouvaient être dangereux pour l’homme. Un employé aurait pu manipuler une souris infectée et attraper le Covid. Un accident similaire s’est produit en 1967 lorsque au contact d’un singe porteur du virus de Marburg, en Allemagne, deux chercheurs ont été contaminés et sont décédés. Mais cela reste exceptionnel et ce n’est pas l’hypothèse qui a ma préférence.

C’est celle de l’émergence sur le marché de Wuhan qui l’a ?

Les deux tiers des premiers malades étaient des acheteurs d’animaux sauvages sur ce marché gigantesque de la ville. Or, la totalité des coronavirus précédents, Mers, Sras… ont été d’origine animale. Le seul réservoir de virus dans le monde est les chauves-souris qui sont porteuses, sans être malades, de dizaines de coronavirus différents. Reste à savoir s’il y a un animal intermédiaire, et qui il est. Ce n’est pas le pangolin, définitivement « innocenté ». Parmi les pistes sérieuses, il y a des petits rongeurs appelés chiens viverrins, élevés massivement pour leur fourrure. Pour le Sras, c’était la civette. Le Mers, le dromadaire.

Ces deux maladies n’ont pas été responsables d’une pandémie comme celle d’aujourd’hui…

Oui, et c’est paradoxalement parce qu’elles étaient plus graves. Quand vous avez une maladie qui tue 10 à 15 % des infectés, vous prenez immédiatement des mesures drastiques. Le Sars-Cov-2 a, lui, une forme inapparente chez la majorité des personnes. 50 à 60 % n’ont aucun symptôme. L’épidémie s’est diffusée de manière silencieuse, probablement dès l’été 2019. Quand on a su pour les premiers cas, l’OMS aurait dû dire : Stop, on ferme l’aéroport, personne ne quitte Wuhan. D’un côté, la ville était totalement fermée, de l’autre, on assistait à une exportation démente du virus. C’est une faute majeure sur le plan épidémique, qui me reste en travers de la gorge. Cette épidémie, on aurait pu l’éviter !

Vous appelez à repenser l’organisation de l’OMS ?

Oui, même si cela est un vœu pieux. L’OMS (Organisation mondiale de la santé) ne veut pas froisser l’orgueil de la Chine qui refuse d’apparaître à la face du monde comme défaillante. Elle n’a exprimé aucune exigence. Elle ne le peut pas car son financement vient de chaque pays membre. Il faudrait faire d’elle un organisme totalement indépendant, avec des pouvoirs de police sanitaire. Une épidémie qui touche l’humanité ne peut pas se heurter aux intérêts personnels des États. Il y a une contradiction absolue entre les possibilités de l’OMS et la réalité de ses actions.

C’est donc possible que l’on ne sache jamais ?

Compte tenu de la censure chinoise, oui c’est possible. Une étude de l’Institut Pasteur vient d’être publiée. Elle montre que le virus peut passer directement de la chauve-souris à l’humain. Peut-on pour autant conclure que c’est ce qui s’est passé ? Non, on peut seulement dire que c’est vraisemblable. Pour en avoir la preuve, il aurait fallu faire des prélèvements immédiats chez les chauves-souris.

 

Quid de la théorie d’un virus fabriqué dans le labo de Wuhan ?

Impossible. C’est une hypothèse de roman policier. Qui a envie de se risquer à une guerre virologique quand le risque de retomber sur l’envoyeur est si grand ? De plus, arriver à construire un virus qui soit capable de s’accrocher aux cellules pulmonaires, ça supposerait une connaissance a posteriori… qui n’existe pas a priori.

Au fond, en quoi est-ce important de connaître l’origine ?

C’est fondamental ! Si on n’a pas une meilleure connaissance des voies de passage de l’animal à l’homme, l’histoire va se répéter. D’autres coronavirus sont prêts à prendre le relais. C’est comme avec une intoxication alimentaire : si vous n’identifiez pas l’aliment fautif, vous prenez le risque de recommencer. Là, nous nous trouvons devant une espèce de béance qui est tragique car elle démontre notre faillite collective. En dehors de la lèpre, on connaît l’origine de toutes les maladies infectieuses : tuberculose, rougeole, peste…

Comment faire mieux ?

En adoptant la position scientifique qui considère que médecine vétérinaire et médecine humaine doivent être infiniment plus proches. L’attitude mentale qui consiste à se dire que les humains ne sont pas des animaux et que l’on ne va quand même pas demander aux vétérinaires de s’occuper des hommes a quelque chose de terriblement archaïque et régressif ! Ils ont des choses extraordinairement utiles à nous apprendre. L’une des solutions, c’est « One Health », une seule santé. En clair, santé animale et humaine, même sujet. Si on veut se prémunir de futures pandémies, il faut travailler de manière interdisciplinaire.

La déforestation joue-t-elle un rôle dans l’émergence des pandémies ?

VIH, Ebola, coronavirus… si les 20e et XXIe siècles ont permis l’éclosion de telles épidémies c’est beaucoup du fait de la déforestation qui met en contact des humains avec des animaux qu’ils n’auraient jamais dû rencontrer. Un exemple : les singes sont contaminés depuis très longtemps par le VIH mais ils n’étaient pas au contact des hommes dans les forêts primaires d’Afrique. Idem au Laos, lorsque les forêts primaires ont été transformées en arbres fruitiers, les chauves-souris qui jusqu’alors se nourrissaient la nuit se sont précipitées sur les litchis. Cela a probablement changé l’écologie. C’est la même chose avec la biodiversité. Elle protège des infections car plus vous avez d’espèces, moins les virus ont de cibles. Si vous la détruisez, vous faites de l’élevage de virus. Ainsi va le monde contemporain. Ce n’est pas simplement le vaccin qui va résoudre le problème mais de comprendre comment mieux vivre avec le vivant. Et de façon moins orgueilleuse.

En Angleterre, Boris Johnson veut mettre fin à l’isolement des cas positifs. Est-ce imaginable en France ?

Oui, même si passer d’un extrême à l’autre n’est pas très facile. Nous sommes en train d’assister au divorce entre la contagiosité et la dangerosité. Le fait est que les gens vaccinés peuvent mener actuellement une vie normale et qu’ils ont très peu de risque d’avoir une forme grave. Je pense qu’on va vers la normalisation de la situation dans le courant du printemps. Le virus s’accroche désormais sur le nez, moins sur les poumons. On peut être raisonnablement optimiste pour les prochaines semaines.

Source : https://www.leparisien.fr/societe/sante/origine-du-covid-19-la-chine-ne-supporte-pas-detre-mise-en-cause-20-02-2022-SBJEA2IT7JBXNHRKI7VWEBKSHI.php

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