Petits meurtres pharmaceutiques entre amis

Ce scandale McKinsey venu des États-Unis qui révèle le danger (littéralement) mortel du recours incontrôlé aux cabinets de conseil

Alors que la Federal Food and Drug Administration a fait appel au cabinet de conseil pour assurer la sécurité de certains médicaments, McKinsey aurait aussi été payé par des sociétés du secteur des opioïdes pour les aider à éviter une réglementation plus stricte, selon le New York Times. Depuis 2010, au moins 22 consultants McKinsey ont travaillé à la fois pour une entreprise pharmaceutique et pour l’organisme régulateur du secteur.

Atlantico : Les États-Unis font face à un scandale mettant en cause McKinsey et révélé par le New York Times. Alors que la Federal Food and Drug Administration a fait appel au cabinet de conseil pour assurer la sécurité de certains médicaments, McKinsey est aussi payé par des sociétés du secteur des opioïdes pour les aider à éviter une réglementation plus stricte des médicaments dangereux et les mêmes individus gèrent parfois les deux dossiers. Comment expliquer que de tels conflits d’intérêts apparaissent ? 

Jean-François Kerléo : Je pense que les cabinets de conseil naviguent en pleine liberté et dans l’absence de contrôle de leur activité. En Europe, cela s’explique par l’absence de statut de cette profession. Aux États-Unis un droit de la compliance plus développé existe quant aux conflits d’intérêts. Cela montre que, même quand des obligations sont définies, elles demeurent inefficaces si elles ne sont pas assorties d’un strict contrôle. Et il n’existe pas puisqu’il est soumis au bon vouloir des entreprises elles-mêmes. Ce sont aux firmes elles-mêmes d’établir si elles sont en situation de conflit d’intérêt. Pour être efficace, le contrôle doit être externe.

La deuxième explication est à chercher dans le réflexe du recours aux cabinets de conseil. Il devient de plus en plus fréquent, ce qui crée un écosystème public/privé où les membres se sollicitent mutuellement. Ainsi les entreprises privées participent-elles à la réflexion et indirectement à la prise de décision des autorités publiques dans un mouvement qui devient de plus en plus naturel.

Troisièmement, les liens ambigus entre secteur public et secteur privé justifient paradoxalement le recours aux cabinets de conseil. C’est leur expertise en benchmarking, en parangonnage, qui est valorisée. Puisqu’elles agissent auprès de tous, partout dans le monde, elles connaissent les grandes tendances et en informent les autres pays pour, qu’éventuellement, ils les reproduisent. Ils ont ainsi la capacité d’informer les pouvoirs publics sur les orientations, par exemple celles des laboratoires pharmaceutiques. Ils ont une vision panoramique là où les grands corps tournent en silo. Donc le conflit d’intérêt est presque, d’une certaine manière, la justification du recours aux cabinets de conseil. Et puisqu’ils sont des deux côtés du jeu, on peut avoir le sentiment que ce sont eux qui décident.

Vouloir avoir une vraie imperméabilité entre les missions est donc impossible, voire pas même désiré ?

A priori, ce n’est effectivement pas ce qui est recherché. En France, on a vu l’accélération du recours aux cabinets de conseil. Et c’est une autre vision de l’État qui se profile. Pour autant, il faut rappeler que le recours aux cabinets de conseil n’est pas problématique en soi quand il se fait dans un cadre précis, sur une mission particulière, à condition que l’État ait fait la preuve de son incapacité à faire les choses en interne et que les avis produits ne soient pas immédiatement transformés en décisions publiques. Ils doivent rester des avis confrontés à d’autres avis, ceux des experts publics, des universitaires, etc. Mais plus on avance vers l’externalisation, plus l’État se retrouve incapable de faire lui-même ses expertises. Cela renforce le pouvoir des cabinets de conseil et le risque des conflits d’intérêts. À terme, l’État va se retrouver dépossédé. C’est d’ailleurs pour cette raison que la commission sénatoriale préconise que les cabinets suppriment leurs documents à la fin d’une mission. 

D’autant qu’il y a un danger plus important encore, qui est l’atteinte à la souveraineté des États. Les cabinets ont accès à de nombreuses informations, y compris « secret défense ». Évidemment, il n’y a pas de divulgation d’informations, mais une connaissance générale des données qui est utilisable. Il est salutaire de se poser ces questions car cela interroge sur le rôle de l’État. Ce recours massif au cabinet pose une vision de l’État qui doit être discutée.

En France, avons-nous des exemples concrets de conflits d’intérêts de la même ampleur que ce qui est révélé actuellement aux États-Unis ?

Pour l’instant, sans doute pas. L’implantation des cabinets de conseil est plus récente en France, on y a encore moins recours qu’ailleurs en Europe. Mais il est probable que le même genre de situations arrive à terme. Dans un autre registre, la CNIL avait mis en garde contre le stockage par ces cabinets de données sensibles sur des serveurs Microsoft qui, selon une réforme récente, pourraient devoir être transmises aux autorités. Aux États-Unis, le conflit d’intérêts soulevé par le NYT est de conseiller deux acteurs intervenant dans le même secteur avec des intérêts divergents. Pour caricaturer, un avocat ne pourrait pas défendre l’accusé et la partie civile. En France, le conflit d’intérêts se matérialise plutôt sous une forme d’endogamie entre élites du public et élites du privé. Les diplômés des grandes écoles publiques vont désormais pantoufler dans les cabinets de conseil et multiplient les allers-retours. Je préconise que les cabinets de conseils qui sont recrutés par le public communiquent systématiquement la liste de leurs clients.

Lorsque l’on regarde le conflit d’intérêt entre la FDA et le secteur des opioïdes, dans un contexte de forte addiction aux États-Unis, on ne peut pas s’empêcher de présumer de conséquences néfastes, voire mortelles, sur la santé des citoyens américains. Le conflit d’intérêts nuit-il forcément au citoyen ? 

La question est difficile, car il n’est pas exclu que, par hasard, le conflit d’intérêts, des évaluations biaisées – parce que défendant des intérêts privés – conduisent à améliorer la politique publique. Mais il est peu probable que ce soit le cas. Notamment parce que la situation sape toute concurrence, toute possibilité d’approches différentes en favorisant un client. Donc en règle générale, il n’y a pas de politique publique efficace dans un contexte de corruption. En particulier dans le domaine de la santé ou de l’environnement. Et sauf exception, cela portera préjudice, comme dans le cas étasunien, à tous les citoyens. En quoi McKinsey peut-il savoir quelle est la meilleure politique publique sur les opioïdes ? J’aimerais bien le savoir.

Source : https://atlantico.fr/article/decryptage/ce-scandale-mckinsey-venu-des-etats-unis-qui-revele-le-danger-litteralement-mortel-du-recours-incontrole-aux-cabinets-de-conseil-societe-sante-politique-pouvoir-administration-decisions-medicaments-jean-francois-kerleo