Plus de 200 000 mineurs abusés par le clergé en France depuis 1950, selon un rapport

Une commission indépendante mise en place à la demande de l’Église catholique romaine en France a constaté que les abus étaient plus répandus et systématiques qu’on ne le pensait auparavant.

Easter celebrations at a church in Paris this year. The report released Tuesday was the most extensive account to date of the scope of sexual abuse by clergy in France, especially against children and vulnerable people.

 

Par Aurelien Breeden
5 oct. 2021Mise à jour 13 h 28 ET

PARIS – Les membres du clergé de l’Église catholique romaine en France ont abusé sexuellement de plus de 200 000 mineurs au cours des sept dernières décennies, selon une estimation publiée mardi par une commission indépendante qui a conclu que le problème était beaucoup plus répandu et systématique qu’on ne le savait auparavant.

Le rapport très attendu de 2 500 pages de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église expose en détail comment la hiérarchie de l’Église a, à plusieurs reprises, réduit les victimes au silence et omis de dénoncer ou de sanctionner les membres du clergé impliqués.

“L’Église n’a ni vu ni entendu, n’a pas détecté les signaux faibles, n’a pas pris les mesures rigoureuses qui s’imposaient”, a déclaré Jean-Marc Sauvé, président de la commission, lors d’une conférence de presse tenue à Paris mardi. Pendant des années, l’Église a fait preuve d’une “indifférence profonde, totale et même cruelle à l’égard des victimes”, a-t-il ajouté.

Après une série de scandales retentissants, la question des abus sexuels dans l’Église française fait l’objet d’une prise de conscience croissante. La commission d’enquête a été mise en place en 2018 à la demande de l’Église catholique en France en réponse aux critiques sur sa gestion des cas d’abus.

 

Méticuleusement compilées au cours des trois dernières années par des experts indépendants, ces conclusions constituent le compte rendu le plus complet à ce jour de l’ampleur des abus sexuels commis par des membres du clergé dans le pays, en particulier sur des enfants et d’autres personnes vulnérables.

Ce rapport fait suite aux efforts déployés ces dernières années pour divulguer ou documenter des allégations similaires contre des membres du clergé catholique romain en Australie, en Allemagne, en Irlande, en Pologne, aux États-Unis et dans d’autres pays, alors que l’Église continue de faire face aux ravages causés par des décennies de scandales d’abus sexuels. L’Église française a vu ses congrégations diminuer et son influence décliner au cours des dernières décennies.

 

Le pape François a rencontré les évêques français ces derniers jours et a pris note du rapport, a déclaré Matteo Bruni, un porte-parole du Vatican, dans un communiqué.

“Ses premières pensées vont aux victimes, avec une immense tristesse pour leur traumatisme et de la gratitude pour leur courage à se manifester”, indique le communiqué.

Selon une estimation de la commission, environ 216 000 mineurs, principalement des garçons âgés de 10 à 13 ans, ont été abusés par des membres du clergé en France depuis 1950. Ce chiffre atteint 330 000 si l’on tient compte des auteurs qui étaient des laïcs et travaillaient pour l’Église ou lui étaient affiliés, comme les animateurs scouts ou le personnel des écoles catholiques. L’estimation est une projection basée sur une enquête de population générale, une analyse d’archives et d’autres sources.

 

“L’Église catholique est donc, à l’exception des cercles familiaux et amicaux, le milieu dans lequel la prévalence de la violence sexuelle est de loin la plus élevée”, indique le rapport.

La commission a également estimé qu’il y avait eu au moins 2 900 auteurs d’abus sexuels parmi les membres du clergé au cours des 70 dernières années – ce qui est probablement une sous-estimation, selon M. Sauvé.

Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France, a qualifié ces conclusions d’alarmantes et a exprimé sa honte, ajoutant qu’il était déterminé à agir.

“Leur voix nous émeut profondément. Leur nombre nous bouleverse”, a-t-il déclaré à propos des victimes. “Cela va au-delà de ce que nous aurions pu imaginer”, a-t-il ajouté. “Aujourd’hui, je veux vous demander de me pardonner”.

Les victimes et les experts ont salué le rapport, mais ont noté qu’il n’était pas clair comment l’église allait agir sur les recommandations de la commission. Certains changements – comme une meilleure formation des prêtres et la vérification des antécédents – sont des mesures que l’Église a déjà commencé à mettre en œuvre.

Mais d’autres recommandations invitent à repenser plus profondément les pratiques de l’Église et à réviser son droit canonique, le cadre juridique des 1,3 milliard de catholiques dans le monde, que le rapport qualifie de “totalement inadapté” pour traiter les cas d’abus sexuels.

Le rapport encourage les évêques français à envisager l’ordination d’hommes mariés et à assurer “une présence beaucoup plus importante des laïcs en général, et des femmes en particulier” dans les organes de décision de l’Église. La commission a également déclaré que le secret de la confession n’était pas incompatible avec l’obligation légale pour les prêtres de signaler les abus sexuels.

 

De nombreux cas n’ont pas fait ou ne feront pas l’objet de poursuites parce que les accusés sont décédés ou parce que le délai de prescription des allégations a expiré – plus de la moitié des abus ont eu lieu entre 1950 et 1970, selon la commission.

Elle a recommandé à l’Église de dédommager financièrement les victimes au cas par cas, en récupérant les fonds directement auprès des auteurs des abus et sur les biens de l’Église. Les victimes ont été particulièrement indignées cette année lorsque les évêques français ont proposé de leur verser une “contribution” fixe payée par les dons des fidèles.

“Vous êtes une honte pour l’humanité”, a déclaré François Devaux, cofondateur d’une association de victimes, lors de la conférence de presse de mardi, en s’adressant aux responsables catholiques présents dans l’auditorium.

M. Devaux a fondé La Parole Libérée, une association de victimes de Bernard Preynat, un ancien prêtre qui a été accusé d’avoir agressé sexuellement des dizaines de scouts entre les années 1970 et 1990 et qui a été condamné l’année dernière.

“Vous devez payer pour tous ces crimes”, a déclaré M. Devaux, en insistant sur chaque mot.

Jean-Marc Sauvé chaired the independent commission. He said the church had shown a “deep, total and even cruel indifference toward victims.”

M. Sauvé, un ancien haut magistrat très respecté, a sélectionné 21 experts, dont des sociologues, des historiens, des juristes, des psychologues et des théologiens, qui ont fouillé dans les archives de l’Église, de l’État et de l’information, tenu plus de 250 auditions de témoins et d’experts, et travaillé avec des instituts de démographie, de sondage et de recherche.

Près de 6 500 personnes, victimes ou proches, ont présenté des témoignages oraux ou écrits.

De nombreuses victimes ont fait l’éloge de la commission pour sa rigueur et ont salué le rapport comme un correctif indispensable après des années de déni de la part de l’Église.

 

“Les victimes craignaient que le rapport ne soit édulcoré”, a déclaré M. Devaux à propos du rapport. Mais il a ajouté que “non seulement ils ont donné un compte rendu quantitatif et qualitatif de l’ampleur des violences sexuelles, mais ils ont essayé de comprendre d’où elles venaient – les mécanismes institutionnels.”

Parmi les scandales qui ont attiré l’attention sur ce problème, l’affaire Preynat, qui a impliqué un cardinal accusé de ne pas avoir signalé des abus, s’est distinguée. Elle est devenue un symbole des défaillances de l’église et de son approche secrète de la gestion des abus, et a signalé un changement dans la volonté des victimes de défier les autorités ecclésiastiques.

“Avant cela, les choses étaient traitées avec honte”, a déclaré Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef de La Croix, le principal journal catholique français, qui a écrit un livre sur l’affaire Preynat. Et elles ont dit : “Non, nous avons été abusées, nous allons demander des comptes, et nous allons le faire ouvertement”, a-t-elle ajouté, en faisant référence aux accusatrices de M. Preynat.

La Conférence des évêques, qui cherche à rétablir la confiance dans l’Église, a reconnu dans une lettre en mars que les cas d’abus sexuels commis par des membres du clergé étaient “indéniables” et que trop souvent les autorités ecclésiastiques avaient fermé les yeux. Les évêques ont annoncé une série de mesures pour s’attaquer à ce problème.

Mais la commission a déclaré dans son rapport que le rythme du changement avait été trop lent et que certaines mesures avaient été appliquées de manière inégale selon les diocèses et les institutions.

Olivier Savignac, qui a été abusé sexuellement par un prêtre en 1993, à l’âge de 13 ans, et qui a fondé Parler et Revivre, une association pour les victimes d’abus, a déclaré que l’église était toujours ancrée dans une culture du silence, “car il y a de fortes questions de loyauté – loyauté envers le prêtre, et loyauté envers l’évêque.”

“Ce qui est en jeu à long terme, c’est d’établir véritablement une culture de la parole, de la prévention”, a-t-il ajouté.

Jason Horowitz a contribué au reportage depuis Rome.

 

Source : https://www.nytimes.com/2021/10/05/world/europe/france-catholic-church-abuse.html

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