« Que fait McKinsey à l’OMS? » par Michèle Rivasi

 
 
Le scandale McKinsey ne s’arrête pas au quinquennat Macron, ni à nos frontières. L’OMS a, elle aussi, versé des sommes très importantes à la multinationale américaine, pour se voir dispenser des conseils d’un intérêt discutable. Michèle Rivasi, députée européenne EELV, alerte sur les conséquences que pourrait avoir cette influence, notamment sur les réponses futures aux pandémies mondiales.

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L’influence de McKinsey n’en finit plus d’être exhumée. Après les sommes folles déboursées par l’appareil d’État français depuis plusieurs années, ce sont les dépenses de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) accordées à ce cabinet de conseil qui interrogent.

Depuis 2015, l’OMS a versé près de 17,7 millions de dollars au cabinet de conseil en stratégie, McKinsey & Company. Comment expliquer de tels montants? Sans doute en partie pour mettre en œuvre la vaste réorganisation de l’OMS, engagée en 2017, ainsi que pour formuler des recommandations de santé publique. La question de l’influence réelle de la multinationale américaine McKinsey sur la santé mondiale mérite d’être posée.

Michèle Rivasi, députée européenne EELV, Cofondatrice de l’Observatoire de vigilance et d’alerte écologique (Ovale)

La grande transformation

En 2017, la décision est prise de réformer en profondeur l’OMS en vue d’atteindre en 2030 les objectifs de développement durable liés à la santé. Ce nouveau modèle de fonctionnement revient à transformer l’institution en « une ONG flexible, mobile, modulable, innovante » en « faisant appel à des consultants extérieurs dans des domaines tels que la gestion du changement, la refonte des processus et les outils d’analyse du modèle de fonctionnement », développe son directeur général, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus en 2019. Les conseils de McKinsey au sein de l’OMS ont toutefois débuté bien avant. « La Firme », telle qu’on la surnomme, première dans son secteur et présente dans plus de 60 pays, a reçu de l’OMS près de 17,7 millions de dollars entre 2015 et 2021. 

Lopacité domine

En effet, nous ne savons pas précisément quelles ont été les missions des consultants engagés. Ces contrats sont-ils liés au programme de transformation de l’OMS amorcé en 2017 ? A d’autres conseils de gestion ? Ou, véritablement, à l’influence d’intérêts privés sous couvert de recommandations de santé publique ? Nous ne connaissons pas davantage la nature des missions menées avant 2015, de même que le contenu des contrats totalement ou partiellement pris en charge par de grands donateurs comme la Fondation Gates. L’influence de McKinsey ne transparaît pas seulement dans les bilans financiers de l’OMS. Elle prend aussi la forme de prestations « pro bono », une stratégie commerciale qui consiste à offrir ses services bénévolement, gracieusement, au nom de l’intérêt général. 

A qui profite le « pro bono » ? 

Les cabinets de conseil tels que McKinsey se sont fait une spécialité de cette pratique aux prestations tout d’abord gratuites, puis grassement payées. Cette stratégie d’entrisme échappe aux mécanismes de contrôle et instille le doute sur d’éventuelles contreparties. L’OMS a reconnu, en 2011, l’implication de McKinsey dans les travaux préliminaires de l’un de ses groupes de travail sur la préparation aux grippes pandémiques et l’accès aux vaccins. Pour réaliser ces études, la Fondation Bill & Melinda Gates s’est chargée du contrat avec McKinsey, sans que cette mission apparaisse dans le suivi de passation des marchés de l’OMS.

Comment le cabinet McKinsey a-t-il été sélectionné ? L’OMS s’est-elle inquiétée des éventuels conflits d’intérêts de «  la Firme » ? Ces questions sont loin d’être anodines puisque dans le même temps, en 2010 et 2011, McKinsey a monnayé ses conseils auprès des fabricants de vaccins Merck, Sanofi et Novartis, ainsi qu’au sein d’autres missions touchant au marché des vaccins. Il en est ainsi du développement du business plan de l’Alliance GAVI, une organisation largement financée par la Fondation Bill et Melinda Gates depuis sa création en 2000, et dont la raison d’être est de « façonner le marché » de l’accès aux vaccins. 

La fondation Bill & Melinda Gates fut créée en 2000. Celle-ci a notamment aidé à la naissance de l’Alliance des vaccins (Gavi) à Genève

Les infiltrés de la santé mondiale

Une large part des programmes de santé mondiale poussés par la Fondation Gates ou par l’OMS s’appuient en réalité sur les conseils de McKinsey ou du Boston Consulting Group (BCG). Entre 2006 et 2017, la Fondation Bill et Melinda Gates, second donateur au budget de l’OMS après les États-Unis, a commandé des prestations à McKinsey à hauteur de 184 millions de dollars, et au BCG pour 134 millions de dollars. L’OMS, pour sa part, a reconnu, en 2019, avoir déboursé plus de 12 millions de dollars de missions d’accompagnement de son programme de transformation, via six cabinets de consultants. Au moins un quart de cette somme a été directement payé par la Fondation Gates.

Qui décide des mesures du prochain traité international sur les pandémies?

Dans ce contexte, il est légitime de s’interroger : qui décide et formule les mesures du futur traité international sur les pandémies ? Quelles sont les compétences de ces cabinets de consultants en matière de santé publique ? Engagé auprès de l’Alliance GAVI et de la Fondation Gates depuis leurs premiers jours, McKinsey produit des notes d’analyse sur la santé publique mondiale depuis 2002. McKinsey a été également la première cheville ouvrière de COVAX, une initiative co-dirigée par l’Alliance GAVI, la CEPI (Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies, un autre partenariat lancé à Davos en 2017, et cofondée par la Fondation Gates, l’Inde, la Norvège, le Wellcome Trust et le World Economic Forum), ainsi que par l’OMS, en vue d’assurer un accès juste et équitable aux vaccins contre le Covid-19 à l’échelle mondiale.

En janvier 2021, l’OMS a confirmé son soutien au projet de traité international de réponse aux pandémies annoncé par Charles Michel, président du Conseil européen. Ce traité, en cours d’écriture, sera signé d’ici 2023. Mais avons-nous la certitude que c’est bien l’OMS, et non McKinsey ou d’autres consultants, qui est derrière la rédaction de ce traité ? Le risque étant de finaliser un traité conçu pour façonner un marché de la santé mondiale taillé selon les besoins de grands groupes privés. Nous devons assurer la traçabilité de l’activité de ces cabinets de conseil et l’accès public à leurs recommandations. Un contrôle réel et transparent de l’usage des deniers publics est impératif.

Michèle Rivasi, députée européenne EELV

Site : https://www.michele-rivasi.eu/

Les sources :

Suivi des Marchés publics et Contrats de services passés par l’OMS, 2021 – 2015

Programme de transformation de l’OMS, mai 2019

Vox, dec 2019

Vox, juin 2021

Questions de KEI à l’OMS, 16 février 2011

Reponse de l’OMS à KEI : 20 février 2011

Developping Global Health Alliances, april 2002

Briefing MSF Covax, juin 2020

Bill Gates a-t-il trop d’influence sur l’OMS ? 11 mai 2021

WHO chief welcomes EU Council proposal for pandemic preparedness treaty, 20 janvier 2021

WHO’s pandemic treaty to prevent future global health disasters, 1 mars 2022

Le Conseil donne son feu vert à l’ouverture de négociations sur un traité international sur les pandémies, 3 mars 2022, Page FR