«Quelles erreurs de raisonnement ont permis l’acceptation du passe sanitaire ?»

Le 9 novembre, le Conseil constitutionnel a validé la loi «vigilance sanitaire» présentée par le gouvernement.

Le 9 novembre, le Conseil constitutionnel a validé la loi «vigilance sanitaire» présentée par le gouvernement. AFP

FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que la question de remplacer le passe sanitaire par un passe vaccinal est soulevée par des membres de l’Académie de médecine, Samuel Fitoussi critique le recours à ces outils à travers six biais cognitifs et erreurs de raisonnement.

 

Samuel Fitoussi est étudiant, fondateur et écrivain du blog satirique La Gazette de l’Étudiant.

 

La croyance que le passe résout la crise sanitaire alors qu’en réalité, il la prolonge

En 1999, la Nasa analyse dix-neuf catastrophes aériennes. Première cause d’accidents : l’incapacité du pilote à dévier du plan initial pour s’adapter à des éléments nouveaux. C’est le biais de continuation du plan : lancés vers un objectif, nous devenons aveugles à notre environnement et réticents à tout changement de trajectoire. Aujourd’hui, après deux ans de pandémie, nous semblons incapables de nous adapter à un nouvel environnement (vaccin, endémicité, absence de perspective) et de dévier du plan établi depuis deux ans (les solutions collectives).

Au début de la pandémie, les solutions collectives (masques, confinement, couvre-feux…) sont légitimes puisque 1) les taux de contagiosité et de létalité sont suffisamment élevés pour conférer à chacun le devoir de ne pas contaminer l’autre 2) le risque de débordement des hôpitaux est élevé ; et 3) la situation est temporaire.

Il n’y a plus « d’étape d’après » (la troisième dose ? Mais la situation se répétera à l’identique dans quelques mois avec la quatrième). Une restriction que l’on juge légitime aujourd’hui n’aura pas moins de légitimité dans huit ans.

Samuel Fitoussi

Deux ans plus tard, un élément change complètement la donne : le vaccin. Le point 1) semble être rendu inopérant par la possibilité de réduire son risque individuel de décès de 90%, le point 2) est rendu inopérant par la forte couverture vaccinale des personnes à risque (le Royaume-Uni connaît depuis quelques mois des vagues de variant Delta avec parfois près de 50 000 cas quotidiens sans le moindre problème de capacité hospitalière) et le point 3) est caduc : avec 87% des plus de 12 ans vaccinés et un virus impossible à éliminer, la population ne sera jamais mieux protégée qu’aujourd’hui.

Il n’y a plus «d’étape d’après» (la troisième dose ? Mais la situation se répétera à l’identique dans quelques mois avec la quatrième). Une restriction que l’on juge légitime aujourd’hui n’aura pas moins de légitimité dans huit ans. Et puisque l’on peut affirmer que le port du masque à l’école ne sera pas acceptable pour l’éternité, la pandémie ne sera terminée que lorsque nous aurons décidé qu’elle l’est, lorsque nous aurons décrété que le Covid est désormais un virus au nom duquel on ne peut plus sacrifier les libertés individuelles pour promouvoir l’intérêt général. Boris Johnson en juillet dernier, pour justifier la levée de toutes les restrictions légales, y compris l’obligation du masque dans les transports : «Si pas maintenant, quand ?».

De ce point de vue, le passe sanitaire, puisqu’il repose sur l’idée que la société possède encore le devoir de limiter la circulation virale, légitime la mise en place d’autres restrictions : fermeture des classes au moindre cas, jauges, masque dans les transports et sur les télésièges… À l’inverse, les pays qui refusent le passe sont ceux qui acceptent de dévier de trajectoire, qui acceptent l’endémicité et réintroduisent le concept de responsabilité individuelle face au risque.

Raisonnement théorique confirmé par les faits puisque aujourd’hui, la présence d’un passe sanitaire dans un pays est corrélée positivement avec la sévérité des restrictions. Les pays les plus libres en Europe sont le Royaume-Uni, la Norvège et la Suède – pays sans passe et sans masque à l’école. En France, alors qu’une dose de vaccin est accessible dans la journée à quiconque le souhaite, on continue à masquer des enfants de six ans pour protéger des adultes qui choisissent de ne pas se vacciner ou souhaitent pour eux le risque zéro.

L’insensibilité à la durée et à la quantité, qui nous mène à croire que le coût social du passe sanitaire est faible puisque «montrer son passe sanitaire prend 10 secondes »

En 1993, Daniel Kahneman, psychologue israélien (et prix Nobel d’économie en 2002), demande à des volontaires de classer plusieurs vidéos des plus déplaisantes aux plus plaisantes. L’unique facteur qui influence le classement : l’intensité des images. La longueur de la vidéo ne joue aucun rôle. C’est le biais d’insensibilité à la durée : nous jugeons la valeur d’une expérience en fonction du plaisir moyen qu’elle nous apporte, sans égard pour le temps qu’elle dure et donc pour la somme totale de bien-être ou de mal-être qu’elle nous fournit.

Si le passe sanitaire plaît tant, ce n’est pas uniquement car ses défenseurs mènent des analyses coût bénéfices étayées, mais aussi (surtout?) car il répond à des besoins psychologiques profonds.

Samuel Fitoussi

L’année suivante, William Desvousges, économiste américain, montre que la somme que nous sommes prêts à débourser pour sauver des oiseaux de la noyade n’est pas influencée par le nombre d’oiseaux à sauver. C’est le biais d’insensibilité aux ordres de grandeur : l’importance que nous accordons à un problème ne dépend que très peu du nombre de personnes qu’il affecte. Daniel Kahneman donne à ces deux phénomènes l’explication suivante : puisqu’il est impossible de se représenter un grand nombre d’éléments, nous réduisons des problèmes complexes à une seule image mentale (un moment précis de la vidéo, un oiseau se débattant dans l’eau…), image indépendante des notions de durée et de quantité.

C’est ainsi que nous procédons lorsque nous arguons que le coût social du passe sanitaire est faible puisque «montrer son passe prend dix secondes». Nous succombons à la fois au biais d’insensibilité à la quantité (les dix secondes sont à chaque fois perdues par 50 millions de Français) et au biais d’insensibilité à la durée (l’opération est répétée plusieurs fois par jour pendant plusieurs mois). Répétitions qui augmentent la nuisance sociale de la mesure mais aussi la probabilité qu’une personne donnée rencontre au moins une fois un hic (batterie, erreur de réseau, oubli du passe format papier, passe étranger non reconnu, problème technique, arbitraire de la personne qui scanne…).

Pire encore : puisque l’image mentale qui nous vient est celle d’un vacciné scannant son passe, nous oublions que la mesure affecte avant tout ceux qui n’ont pas de passe sanitaire. Or il est absurde d’évaluer le coût d’une telle mesure sans prendre en compte la réduction de bien-être des 6 millions de Français anti-vax exclus de la vie du pays (qu’on peut ou non trouver justifiée, mais qu’il faut prendre en compte).

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/quelles-erreurs-de-raisonnement-ont-permis-l-acceptation-du-passe-sanitaire-20211115