Sauver la planète depuis son canapé en plantant un arbre : une arnaque écologique et sociale

Comment s’acheter en même temps une bonne conscience et le droit de continuer à polluer ? Gouvernements et entreprises ont trouvé la solution : la « compensation carbone ». Voyage dans l’empire du capitalisme vert par la Revue Z.

« Pour chaque pack acheté, un arbre planté, c’est aussi simple que ça » , clamait fièrement la marque écossaise BrewDog sur Facebook en mars 2021. Objectif alors annoncé pour l’année : planter un million d’arbres. Partant du principe qu’« on ne cultive pas le houblon dans un désert », ce géant mondial de la bière s’est associé à Eden Reforestation Projects, « une organisation à but non lucratif basée en Californie et qui travaille dans les pays en développement pour réduire l’extrême pauvreté et rétablir des forêts en pleine santé ».

De plus en plus d’entreprises proposent ainsi aux consommateurices d’alléger leur conscience en s’engageant à planter un arbre pour tout produit acheté. Alors que les COP (conférences des parties, les sommets internationaux annuels des États concernant leurs engagements contre le réchauffement climatique) successives s’avèrent incapables d’instaurer des mesures antipollution restrictives aux entreprises, ces dernières s’engouffrent dans le créneau du greenwashing en subventionnant des plantations d’arbres et deviennent ainsi des mécènes de la nature [1].

En France aussi, des entreprises arguent que consommer des produits mondialisés est un acte engagé, comme la marque de prêt-à-porter Promod. En partenariat avec Reforest’Action, une société qui porte des projets de reforestation financés sur Internet par des entreprises et des particuliers, Promod invite ses client·es à ajouter un arbre à leur panier en ligne en jouant sur leur sensibilité : « Vous avez envie de faire chanter les oiseaux ? D’agir maintenant pour la planète, et pour longtemps ? Vous avez un petit budget et un cœur gros comme ça ? […] Offrez(-vous) un arbre, c’est l’idée-cadeau originale, écoresponsable et engagée pour lutter contre le réchauffement climatique et participer à la restauration de la biodiversité. » Pendant ce temps, au moins 10 000 tonnes de vêtements, linge de maison et chaussures sont jetés chaque année en France.

Sauver la planète avec sa carte bleue

Parmi les entreprises françaises, Reforest’Action est le leader de cette niche avec ses presque 18 millions d’arbres plantés à travers le monde. Elle compte parmi ses partenaires de grandes sociétés en tout genre : BlaBlaCar, AXA, la Maif, CDC Habitat, Engie, Enedis, Pampers, P&G, Decathlon, Eiffage, Givenchy, Vinci, NRJ, BNP Paribas… et agit en France dans des forêts privées et des parcelles gérées par l’Office national des forêts (ONF), ainsi qu’à l’étranger.

Les entreprises ont le choix entre plusieurs solutions clé en main : financer la plantation d’arbres à travers le monde, via diverses ONG, ou des projets de préservation de forêts existantes. Naturellement, les particulier·ères peuvent aussi se prêter au jeu. Alors, à Z également, on a voulu sauver la planète depuis notre canapé en plantant un arbre. Et tant qu’à faire, sur la Montagne limousine. Nous sommes donc devenu·es les heureux·ses propriétaires virtuel·les d’un plant haut de presque 1 mètre (Kiffance, de son petit nom). On s’est empressé·es d’aller vérifier l’existence de cette plantation, située derrière le cimetière de Gentioux-Pigerolles et exploitée par la CFBL [2], une énorme coopérative forestière. Kiffance était quelque part par là, parmi les rangs de mélèzes d’Europe, de chênes sessiles et d’érables. Quand il sera coupé, à qui reviendra l’argent de la vente, à quoi servira ce bois ? Ça, Reforest’Action ne nous le dit pas.

De plus en plus de « forêts d’entreprise » voient le jour. L’ONG Tree-Nation [3] propose par exemple à ses client·es, pardon, ses « partenaires de reboisement » (9 000 entreprises dont Danone, Nivea, Garnier pour les plus grosses) d’offrir un petit plus à leurs actionnaires ou leurs client·es fidèles : « Les arbres Tree-Nation fonctionnent comme des e-gifts que vous pouvez facilement intégrer à vos produits ou services. Offrir un arbre avec chaque vente est un moyen abordable et élégant d’ajouter de la valeur à vos produits tout en prenant soin de la planète », peut-on lire sur leur site.

Anniversaires, mariages, naissances deviennent autant d’occasions pour les entreprises d’offrir un arbre-cadeau à leurs clients. Chaque arbre possède une URL unique permettant d’avoir facilement de ses nouvelles par mail et d’en donner sur les réseaux sociaux. La marque de chaussures Faguo, quant à elle, possède « 300 forêts » en France [4] et organise des « apéros Faguo Bike & Forest pour offrir [à des client·es, ndlr] des bains de forêt à proximité de chaque grande ville ».

« Compenser » pour ne rien changer

Mais, au-delà du marketing, la plantation d’arbres est une aubaine dans la course aux précieux « crédits carbone », nécessaires dans le cadre de la compensation carbone dite « volontaire ». Celle-ci consiste « à financer un projet de réduction ou de séquestration d’émissions de GES [gaz à effet de serre] dont on n’est pas directement responsable », selon l’Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie (Ademe).

Comprendre par là qu’on est prié·e de réduire ses émissions, mais que, si c’est trop difficile, on peut se racheter en finançant des projets qui œuvrent contre le réchauffement climatique. Planter des arbres représente une valeur sûre, ceux-ci étant considérés comme de véritables usines à stocker le carbone, peu coûteuses à mettre en place et fonctionnant toutes seules. Voilà comment Total, pourtant en partie responsable de la déforestation et de la destruction des tourbières (qui sont, elles, de réels puits de carbone) en Asie du Sud-Est en raison de sa consommation d’huile de palme pour la fabrication de biocarburants, redore son image en finançant des forêts aux quatre coins du globe.

La compensation carbone, qui instaure une symétrie illusoire entre des activités polluantes et des forêts qui poussent, constitue une arnaque intellectuelle, écologique et sociale. Tout d’abord parce que ces forêts ne sont pas les puits de carbone espérés. Selon l’ingénieur forestier et militant écologiste Gaëtan du Bus de Warnaffe [5], la manière la plus efficace et intelligente de stocker du carbone dans l’environnement est de laisser vieillir les forêts.

Planter des forêts aujourd’hui revient à stocker du carbone le siècle suivant. Or, de nombreux projets de reforestation sont basés sur des essences à croissance rapide (eucalyptus, acacia ou pin) et à courte durée de vie. De plus, la capacité de stockage du carbone des forêts est inversement proportionnelle à l’augmentation du taux de CO2 dans l’air. En gros, plus on pollue, moins les forêts peuvent l’absorber, quelle que soit leur surface. Il y a donc des chances qu’on étouffe avant que nos forêts plantées ne commencent réellement à nous rendre les services écologiques annoncés, quoi qu’essaient de nous faire croire les entreprises, qui comme Air France [6] ou EasyJet en 2019 revendiquent une « neutralité carbone » partielle ou totale.

La stratégie de compensation carbone est aussi adoptée par des collectivités locales et des États pour contrebalancer l’absence de politiques publiques efficaces de réduction de leur empreinte carbone. Or, certaines opérations de plantation sont de véritables catastrophes. En février 2020 en Turquie, 90 % des 11 millions d’arbres plantés trois mois plus tôt sous l’impulsion du ministère de l’Agriculture et des Forêts étaient tristement morts de manque d’eau. Au Canada, c’est l’absence de suivi des plantations promises par le Premier ministre Trudeau (deux milliards d’arbres sur dix ans) qui fait scandale depuis 2019.

Ces effets d’annonce camouflent aussi le fait que les forêts financées par la compensation carbone sont essentiellement des champs d’arbres en monoculture. Outre le drainage des sols, la réduction de la biodiversité et la dépendance aux intrants chimiques, ce sont de véritables poudrières, en raison de leur vulnérabilité aux insectes, aux vents et aux incendies. Bien entendu, les dommages collatéraux de ces forêts plantées ne sont jamais pris en compte dans le calcul de l’empreinte carbone des entreprises concernées.

Une nouvelle forme d’extractivisme colonial

La plupart des projets de reforestation concernent des pays du Sud. Les pays occidentaux sont déjà soumis à des obligations légales multiples par rapport à l’environnement, et il est difficile d’en tirer un réel bénéfice en matière de crédits carbone. Les entreprises se ruent donc sur le marché de la compensation volontaire, une course aux bonnes actions dans les zones les plus en proie aux ravages de la mondialisation. Selon l’économiste Alain Karsenty [7], la majeure partie de la compensation forestière repose sur des engagements de « déforestation évitée ». « La stratégie du porteur consiste souvent à prédire le scénario du pire – une très forte hausse de la déforestation – pour pouvoir prétendre ensuite l’avoir évitée. » C’est donc en spéculant sur le potentiel de destruction de leurs homologues que de grosses sociétés capitalistes lavent leur image de marque.

Éviter la déforestation : c’est précisément l’objectif du programme Réduction des émissions liées au déboisement et à la dégradation des forêts (Redd+) développé par l’ONU depuis 2008. Véritable politique forestière internationale, il subventionne les pays du Sud via la Banque mondiale, pour leurs engagements écologiques, notamment la restauration d’environnements dégradés par des siècles d’extractivisme colonial.

Ces subventions servent des projets qui peuvent, selon leur efficacité, générer les précieux crédits carbone. Ladite efficacité est évaluée suivant une fourchette allant d’un scénario catastrophe (ce qui se serait passé si le projet n’avait pas eu lieu) à un scénario mélioratif, qui surestime, bien souvent, l’impact positif à long terme attribué au projet. Voilà comment des programmes de développement social et économique dans les pays du Sud alimentent le marché du crédit carbone des entreprises occidentales.

Droit de polluer contre droit de vivre

Ce qui se fait bien souvent au détriment des populations locales, privées de leurs pratiques vivrières en forêt sous prétexte de la protéger, et privées d’accès aux terres agricoles et pastorales en raison des initiatives de reforestation. Dans la province de Mai-Ndombe, dans l’ouest de la République démocratique du Congo, une étude récente [8] montre que des communautés villageoises ont vu leurs droits d’usage en forêt restreints par Redd+, sans réduction, en parallèle, de la déforestation due aux activités industrielles.

De même en Amazonie, parmi de nombreux projets Redd+, il y a une dizaine d’années, l’aire protégée du sud du Pérou où vit l’ethnie Ese Eja a servi, sans que celle-ci soit consultée, de monnaie d’échange pour la vente de 100 000 tonnes de crédits carbone à une compagnie d’assurance. En servant de socle à un véritable « droit à polluer » pour les entreprises et les États capitalistes, la compensation carbone s’appuie sur nos croyances occidentales dans la nécessité d’augmenter la surface des forêts, au détriment des peuples qui en dépendent.

Alors, quand on plante, c’est qu’on s’est planté·e ? Pas forcément : à différents endroits en France, des associations et des groupes d’habitant·es restaurent des forêts, des haies vives et des vergers en friche, recréant des réservoirs de biodiversité ainsi que des espaces d’usages collectifs aux antipodes de la financiarisation galopante des espaces forestiers.

Laura_P et Metig
Photos : Forêt de Soignes, près de Bruxelles / CC Vincent Brassinne
Illustration : ©Adrien Le Strat

Cet article est issu de la revue Z n°15, « Forêts désenchantées », qui vient de sortir en librairies.

Photo : ©Rachel Knaebel

Notes

[1« En 2020, nous avons acheté un terrain de 9 308 acres [37,6 km2] dans les Highlands écossaises. En 2022, nous commençons à planter nos propres arbres sur cette terre, en nous lançant dans l’un des plus grands projets de reboisement et de restauration de tourbières que le Royaume-Uni ait jamais vus », se vante par exemple BrewDog sur son site.

[2En septembre 2020, la Coopérative forestière Bourgogne Limousin, c’est 122 715 hectares de forêts sous adhésion, 1 550 216 arbres plantés dans l’année, 47,4 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 197 salariés, s’il vous plaît !

[3Dans le monde, Tree-Nation cumule plus de 19 millions d’arbres plantés à travers 93 projets.

[4Soit 2 443 058 arbres plantés à l’heure où nous écrivons ces lignes, selon le compteur affiché sur le site de l’entreprise.

[6En septembre 2019, par la voix de sa directrice générale, la compagnie annonce qu’à partir de janvier 2020 elle compensera toutes les émissions de CO2 de ses 450 vols intérieurs quotidiens, en finançant des « projets de plantation d’arbres, de protection de forêts, de transition énergétique ou encore de sauvegarde de la biodiversité ».

[7Ce chercheur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) affirme dans une interview de novembre 2021 que 90 % des crédits carbone sont dus à la « déforestation évitée ».

[8Basée sur une enquête de terrain menée dans 26 villages, elle décortique de façon critique les enjeux économiques, sociaux et écologiques de deux programmes locaux : « Redd Minus : le discours et la réalité du programme Redd+ de Mai-Ndombe », Norah Berk et Prince Lungungu, décembre 2020.

Source : https://basta.media/Sauver-la-planete-depuis-son-canape-en-plantant-un-arbre-une-arnaque-intellectuelle-ecologique-et-sociale