«Sidérante censure» : Le Monde retire une tribune critiquant la visite de Macron en Algérie

Le retrait d'une tribune parue dans le quotidien a déclenché une polémique (image d'illustration).

Le quotidien a supprimé de son site la tribune d’un analyste politique éreintant la vision macronienne des relations franco-algériennes et a présenté des excuses au chef de l’Etat. Plusieurs journalistes ont vertement critiqué le procédé.

La démarche est plutôt rare dans la presse : Le Monde a annoncé retirer de son site la tribune du politologue Paul Max Morin, enseignant à Sciences Po, sur le récent voyage d’Emmanuel Macron en Algérie, publiée dans l’édition du 1er septembre. L’annonce de la dépublication, assortie d’excuses à ses lecteurs et au président de la République, a été sévèrement critiquée. 

Le Monde évoque un problème de citation 

Afin de justifier son choix, la rédaction explique que le texte problématique «reposait sur des extraits de citations qui ne correspondent pas au fond des déclarations du chef de l’Etat». Dans sa tribune, Paul Max Morin concentrait ses critiques sur les limites de la stratégie de réconciliation mémorielle déployée par le président français lors de son récent voyage en Algérie. Suite à ses discussions avec son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune, Paris et Alger ont en effet annoncé la création d’«une commission mixte d’historiens» afin de se pencher sur l’ensemble de la période historique allant du début de la colonisation à la guerre d’indépendance algérienne, dans un souci d’apaisement.

Or, selon le chercheur, «la question des mémoires […] a une nouvelle fois servi de vitrine pour simuler des avancements», alors que l’enjeu principal de la visite était «l’approvisionnement en gaz face à la menace de coupures des gazoducs russes», affirmait-il. C’est surtout la formule présidentielle selon laquelle les relations franco-algériennes évoquent «une histoire d’amour qui a sa part de tragique» qui l’a fait bondir : selon lui, «la réduction de la colonisation à une “histoire d’amour” parachève la droitisation d’Emmanuel Macron sur la question mémorielle». Alors que ce dernier avait qualifié la colonisation de «un crime contre l’humanité» en 2017, il s’inscrirait désormais «dans la continuité d’une idéologie coloniale», critiquait ensuite Paul Max Morin.

C’est ce passage que la rédaction du Monde a jugé problématique et de nature à justifier le retrait du texte : «Si elle peut être sujette à diverses interprétations, la phrase “une histoire d’amour qui a sa part de tragique” prononcée par Emmanuel Macron […] n’évoquait pas spécifiquement la colonisation, comme cela était écrit dans la tribune, mais les longues relations franco-algériennes», explique-t-elle.

L’auteur de la tribune confirme : «l’Elysée était furax»

Paul Max Morin a réagi ce 2 septembre auprès du service CheckNews du journal Libération, expliquant en préambule que sa tribune avait été «commandée par Le Monde et que l’angle avait été débattu et validé». «Nous nous sommes entendus sur l’angle du papier : la “droitisation” du discours d’une part et un regard critique sur les annonces faites en Algérie. J’ai alors rédigé une tribune, qui a été relue, modifiée et validée par eux», relate l’auteur du texte.

Il y a là une impossibilité de débattre des propos du président

«Suite à sa publication, j’ai reçu un premier appel hier matin du journal m’informant que “l’Elysée était furax” et qu’il fallait apporter des modifications. J’ai accepté ces changements car la formulation ne remettait pas en cause le fond de l’analyse. Mais cela n’a pas pu être modifié car une demi-heure plus tard, j’ai reçu un deuxième appel pour me dire que la tribune était retirée parce que j’avais mal interprété ou surinterprété les propos du président et que cette analyse était partagée par les envoyés spéciaux en Algérie qui s’opposaient à sa publication», relève également le politologue qui estime en outre que «retirer un texte est une pratique anormale et incompréhensible» et déplore le fond du message d’excuses publié par Le Monde. Il révèle par ailleurs que le quotidien national l’a contacté ce 2 septembre en lui proposant de «republier la tribune mais sans parler d’histoire d’amour». «C’est donc qu’il y a là une impossibilité de débattre des propos du président», accuse-t-il enfin.

«Servilité», «larbin» : plusieurs journalistes dénoncent une «censure»

Ce travail d’interprétation du sens des propos présidentiels et le retrait de la tribune ont fait bondir une série de journalistes et d’intellectuels, à commencer par le fondateur de Mediapart – et ancien directeur de la rédaction du Monde – Edwy Plenel. Celui-ci a dénoncé une «sidérante censure» en incluant dans son tweet le texte dépublié.

«Le Monde censure une tribune parce qu’elle déplaît à Emmanuel Macron», a, quant à lui, estimé le fondateur d’Acrimed, Henri Maler. «Quelle servilité !», a-t-il dénoncé.

De la même manière, Fabrice Riceputi, membre de la rédaction de sites dédiés à l’histoire coloniale, a interpellé directement l’équipe du quotidien. «Nous sommes nombreux à nous demander ce qui a pu se produire entre la publication de la tribune de Paul Max Morin à 6h et sa dépublication à 16h24. On pense bien sûr à une demande de vos propriétaires ou même de l’Elysée. Mais peut-être nous trompons-nous ?», a-t-il lancé sur un ton grinçant.

Le journaliste Dominique Vidal a, lui, rappelé qu’une tribune parue dans la page «Débats» n’engage pas la responsabilité de la rédaction et a affirmé que «cette censure destinée à complaire au président transforme le directeur du journal de [Hubert] Beuve-Méry [fondateur du Monde] en larbin».

Jean-Luc Mélenchon a également condamné la décision du quotidien, y voyant une «nouvelle étape dans l’affaissement d’une presse autrefois référence». «Le Monde biaise toute l’année les citations. Mais quand Macron fronce les sourcils…», a-t-il taclé, en appelant les journalistes à faire «mieux».