Sri Lanka : à Colombo, le village de la résistance

Agitant des petits drapeaux du Sri Lanka, ils persistent. De jour ou de nuit, avec femmes et enfants, manifestants et sympathisants emplissent le site de protestation improvisé il y a quinze jours aux portes du bâtiment des bureaux présidentiels de Gotabaya Rajapaksa, sur le front de mer de Galle Face, à Colombo. Investissant la pelouse et les trottoirs, la défiance pacifique s’est agencée en un large campement de tentes numérotées, avec discours improvisés, défilés politiques, initiatives citoyennes et expressions artistiques.

Le cri de ralliement

Hissées au-dessus de l’élégante avenue en bordure de mer, deux grandes bannières donnent le ton : « Rendez-nous notre argent volé », et « Go Home Gota », (« Rentre chez toi, Gota », pour « Gotabaya »), un slogan devenu le cri de ralliement contestataire à travers le pays. Ce campement a été baptisé le « village de Gota-Go » (« GotaGoGama »), un nom que les sympathisants peuvent se faire tatouer à l’encre éphémère sous une tente, avec le sentiment d’écrire un moment hors norme de l’histoire de leur pays.

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À l’origine, la colère spontanée de la population face à la plus grave crise économique connue au Sri Lanka depuis l’indépendance. Inflation record, pénuries de carburant et d’électricité, l’île surendettée de 22 millions d’habitants accuse brutalement une gestion gouvernementale désastreuse, combinée au coup porté au tourisme par la pandémie de Covid-19. Le Sri Lanka a eu les ailes coupées en plein vol alors qu’il se rêvait en nouveau Singapour, comme en témoignent les hôtels de luxe et le chantier d’une marina portuaire qui entourent le « village » des manifestants.

Ces derniers exigent donc la démission du responsable de la nation, Gotabaya Rajapaksa, ancien militaire élu président en 2019, et la fin du règne de l’autoritaire clan familial incarné par le frère aîné, Mahinda Rajapaksa, ex-président et actuel premier ministre. Dans une capitale où la critique des Rajapaksa ne s’exerçait qu’à voix basse, le « village » est devenu le symbole d’une nouvelle liberté d’expression, emmenée par une jeunesse qui rêve de réinventer un pays « plus juste ».

L’espoir d’une « révolution culturelle »

« Le Sri Lanka s’éveille, assure, souriante, Sandunika Ratnayaka. Les gens ont réagi aux difficultés des pénuries, et à présent il s’agit de repenser le système ». Cette femme de 28 ans a monté une tente-bibliothèque avec l’espoir de susciter une « révolution culturelle » : « L’avenir de notre pays ne doit plus se baser sur des familles de politiciens mais sur nos aspirations. » À côté, les autres tentes sont celles de « l’université », où sont organisés des débats, un bureau de conseil légal, ou encore un « forum pour les citoyens ».

« Nous récoltons les suggestions des gens pour instaurer de nouvelles lois, notamment une transparence obligatoire sur la fortune et les biens des politiciens », explique l’étudiante Manoji Gunasekara. Plus loin, des personnalités discutent d’un projet d’amendement de la Constitution qui, sous la pression populaire, pourrait être voté au Parlement afin de réduire les pouvoirs présidentiels. Ailleurs, la contestation s’exprime aussi par des concerts, des peintures et des pièces de théâtre. L’organisation du village est marquée par une solidarité créative, avec des donations pour assurer des distributions d’eau et de nourriture, en prenant soin de stocker les déchets.

« Le gouvernement a trahi »

En fin de journée, quand le soleil est moins chaud, la foule envahit les lieux. Ce week-end, ont répondu à l’appel des milliers d’étudiants, mais aussi des paysans, des entrepreneurs, des ouvriers des plantations de thé ou des syndicalistes. Exprimant la même colère, ils brandissent des messages écrits au feutre sur des feuilles. « Ce gouvernement nous a trahis », « le pouvoir au peuple ! », « Gota, c’est en prison que tu vas aller », ou encore « Tu as volé notre avenir ». « C’est un mouvement de résistance pacifique, une sorte de révolution, commente la jeune Harindrini Corea, vêtue du sari blanc des avocates. Les gens veulent se battre pour la vérité, la justice et la transparence. »

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Si les manifestants se disent « unis contre la famille Rajapaksa » et sont issus de milieux différents, ils appartiennent principalement à la majorité cinghalaise, longtemps pilier du régime des deux frères. Et tous ne sont pas prêts à revisiter le passé. Ils se figent à la question des violations et crimes de guerre commis sous les Rajapaksa, au pouvoir lors de la sanglante offensive contre la guérilla des Tigres tamouls qui fut anéantie en 2009. « Notre excellente armée n’a jamais tué d’innocents », réfute Chavidu Dilka, un entrepreneur de 23 ans.

Crainte que la situation dégénère

Néanmoins, les thèmes protestataires s’élargissent. Justice est demandée pour les victimes des attentats de Pâques 2019, mais aussi pour les journalistes, politiciens et opposants assassinés ou disparus sous le régime des Rajapaksa. Certains faits datent de plus de quinze ans et resurgissent dans la mémoire collective. Une tente est dédiée aux « disparitions forcées », où se tiennent des mères et épouses d’hommes disparus. « La jeune génération qui manifeste ici se montre sensible à ces drames », estime Jennifer Virasina, dont le fils a été enlevé par l’armée en 2008. Elle reste persuadée qu’il est toujours vivant, « emprisonné quelque part ».

Levant des drapeaux blancs maculés de rouge sang, une procession a rendu hommage, samedi, à un protestant tué quelques jours plus tôt par la police dans le centre du pays. Les avocats de la capitale sont extrêmement mobilisés pour protéger les droits des manifestants. Leur représentant a appelé dimanche les autorités et les forces de l’ordre « à agir avec la plus grande retenue en toutes circonstances ».

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Un pays miné par la corruption d’une famille

La colère au Sri Lanka est tournée vers la toute-puissante famille Rajapaksa au pouvoir, alors que l’île est confrontée à sa pire crise économique depuis son indépendance en 1948.

La crise a commencé par la hausse du prix du carburant. Depuis le début de l’année, l’essence a augmenté de 90 % et le diesel, utilisé pour les transports publics, de 138 %.

L’économie du Sri Lanka, qui dépend fortement du tourisme, a d’abord été frappée par les attentats islamistes du dimanche de Pâques 2019, puis torpillée par l’épidémie de Covid-19.

Mais, selon les économistes, de mauvaises décisions politiques ont accentué les difficultés économiques de l’île.

Lundi 18 avril, un nouveau gouvernement a été formé, écartant notamment deux des frères et un neveu du président Gotabaya Rajapaksa.

Le nouveau gouvernement conserve le même premier ministre, Mahinda Rajapaksa, frère aîné du président, considéré comme le chef du clan au pouvoir.

Source : https://theworldnews.net/fr-news/sri-lanka-a-colombo-le-village-de-la-resistance