Start-up nation : Comment la « France-entreprise » de Macron est devenue un régime autoritaire

En devenant président, Emmanuel Macron a promis de transformer la France en une « start-up nation ». Mais en imitant le système hiérarchique des entreprises, son gouvernement est devenu profondément autoritaire, soumettant les institutions démocratiques à la tyrannie du patron.

Élu à la présidence en mai 2017, Emmanuel Macron a promis de faire de la France une « start-up nation ». Aidé par sa jeunesse et son profil « techno » – comme en témoigne son attitude cool lors de l’ouverture du hub de startup Station F à Paris en juillet de la même année – Macron a exprimé des ambitions audacieuses pour l’avenir de l’économie française. Il a promis d’attirer les talents en facilitant l’obtention d’un visa et la mobilisation de capitaux, ainsi qu’en simplifiant les procédures bureaucratiques et en renforçant les liens commerciaux à l’échelle européenne.

Mais assez rapidement, le projet de Macron a dépassé la création d’un « écosystème » de start-ups et a révélé une philosophie de gouvernement sous-jacente, largement critiquée et même moquée pour son arrogance flagrante. C’est le Macron qui parlait des « gens qui ne sont rien que l’on croise à la Gare du Nord » – le président qui conseillait à un chômeur en T-shirt de « travailler pour se payer un costume », et qui disait que les chômeurs n’avaient qu’à « traverser la rue » pour trouver un emploi.

Ces commentaires expriment un certain état d’esprit – un « ethos » [l’éthos est le caractère habituel, la manière d’être, l’ensemble des habitudes d’une personne, NdT], diront les sociologues américains – révélateur des schémas intellectuels qui régissent cette « start-up nation ». Ici, les divisions qui imprègnent la société sont justifiées par les différents niveaux d’efforts fournis par chacun et, surtout, par le génie de « ceux qui y arrivent en premier.

Dans cette optique, l’injustice dans la société n’est pas due aux mécanismes d’inégalité qui façonnent ces individus – leurs origines, leurs écoles d’élite et leur capital social. Elle est plutôt un effet du manque de solidarité de ces nouveaux pionniers envers le reste de la population. Le récent slogan du nouveau gouvernement « liberté, fraternité, égalité des chances » est une preuve supplémentaire de cette perspective : cette déformation de la vieille devise républicaine affaiblit sa dimension collective originelle au profit de principes individualistes et méritocratiques.

Il s’agit d’un message surprenant alors que nous savons depuis longtemps – au moins depuis les années 1960 et les travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron – que la méritocratie est un écran de fumée, présentant faussement les privilèges culturels fondés sur la classe sociale comme une question de talent individuel. À l’heure où la France est l’un des pays où les inégalités scolaires sont les plus fortes au monde, la substitution de l’ « égalité » par l’ « égalité des chances » n’est rien d’autre qu’une manipulation idéologique éhontée.

Depuis le début de la présidence de Macron, toutes les politiques sociales et économiques de la France ont cherché à dynamiser le monde des affaires – et à faire de la France un phare de « l’initiative entrepreneuriale du XXIe siècle. » Mais, comme nous l’avons vu, cela signifie aussi faire de l’état d’esprit du PDG la mentalité de l’État lui-même.

Un nouveau Management

L’hégémonie du monde des affaires sur l’Etat français n’est pas une nouveauté en soi. Des privatisations à l’externalisation des tâches de l’État en passant par la consécration de la « Nouvelle gestion publique » [le concept de « new public management » est apparue aux États-Unis dans les années 1970, pour corriger un Etat dépensier et des agents publics jugés inefficients, NdT], les institutions françaises ont subi depuis des décennies des transformations qui ont considérablement raboté ses services publics.

Malgré cela, la présidence de Macron semble bien représenter une volonté d’aller encore plus loin. Cela ne s’exprime pas tant dans ses politiques socio-économiques – qui s’inscrivent parfaitement dans la lignée de celles qui les ont précédées – que dans son approche de la pratique de la démocratie elle-même. Alors qu’il approche de la fin de son premier mandat, il est clair que le macronisme a également importé un autre aspect de l’entreprise privée : son autoritarisme.

Comme le montre le politologue Michel Offerlé, le monde de l’entreprise n’est guère enclin à faire disparaître les clivages sociaux qui opposent les détenteurs de capitaux et les employeurs aux personnes qui ne possèdent rien d’autre que leur force de travail. S’il existe en France quelques institutions représentatives des travailleurs – les Comités sociaux et économiques (CSE) et même les Sociétés coopératives de production (SCOP) – le monde du travail est surtout remarquable par ses aspects antidémocratiques.

La plupart des entreprises françaises ne disposent d’aucune forme de représentation du personnel – soumettant ainsi les travailleurs aux caprices de leurs patrons. Même lorsque ces institutions existent, les obstacles aux droits syndicaux sont légion : les représentants des travailleurs sont soit cooptés par la direction, soit discriminés dans leurs propres intérêts professionnels et dans leur progression de carrière. Les entreprises sont le plus souvent soumises au règne de la peur et de l’arbitraire – ce qui conduit parfois à des drames comme celui révélé par le procès Orange, lorsque les licenciements provoqués par la privatisation de France Télécom en 2005 ont entraîné dix-neuf suicides. Les travailleurs qui ne sont pas d’accord doivent généralement soit céder, soit partir définitivement.

Aidé par un système politique centré sur la concentration des pouvoirs, le macronisme a trouvé un terrain fertile pour diffuser le principe de l’autorité hiérarchisée du monde de l’entreprise aux politiques publiques en général. N’ayant jamais exercé de mandat électif avant de devenir président, Macron est moins attaché à la logique des institutions démocratiques qu’aux principes souvent opposés du modèle de l’entreprise.

Le chef a toujours raison

Cela apparaît tout d’abord dans la manière dont Macron se positionne par rapport à ce que les Français appellent les « corps intermédiaires » – des institutions entre l’État et l’individu, comme les syndicats et les groupes de pression. Comme la plupart des patrons, Macron a peu de temps à consacrer au dialogue ou à toute perspective autre que les schémas qu’il a déjà en tête. Obnubilé par son propre « génie visionnaire », l’exercice du pouvoir par Macron, façonné par le monde des affaires, le rend incapable de comprendre les approches qui émanent d’autres canaux.

Les associations, les syndicats et les élus ont évoqué de manière quasi unanime l’indifférence, voire le mépris, dont le président et son gouvernement font preuve à leur égard. Les exemples sont innombrables, de la réforme de l’enseignement secondaire aux allocations chômage, en passant par le système universitaire et la réforme des retraites qui relève l’âge de la retraite pour des millions de travailleurs.

Le dernier exemple en date est le passeport sanitaire, qui exige que les personnes soient vaccinées ou aient un test COVID négatif pour accéder non seulement aux espaces privés comme les cafés ou les musées, mais aussi aux espaces publics comme les hôpitaux. La loi prévoit également la suspension du contrat de travail des employés qui ne répondent pas à ces critères.

Quant aux rares moments de dialogue organisés par Macron, ils s’apparentent nettement à du socialwashing – ou à du greenwashing, bien connu dans les services RSE (responsabilité sociale des entreprises). Le « Grand débat » qui a suivi le mouvement des Gilets jaunes, tout comme la Convention citoyenne pour le climat, n’ont servi qu’à redorer l’image du gouvernement, ternie par son autoritarisme lors des manifestations des Gilets jaunes.

Le deuxième indicateur de l’autoritarisme affairiste de Macron a trait aux processus électoraux eux-mêmes. Depuis son accession à la présidence au printemps 2017, bientôt suivie de l’élection d’une foule de députés pour son parti La République en Marche ! (LREM), le gouvernement de Macron a été caractérisé par sa seule autorité individuelle. C’est un fait notable pour tout homme politique, mais moins pour un capitaine d’industrie. L’activité législative semble avoir été constamment dirigée par le président lui-même, ce qui n’a pas manqué de susciter des moqueries à l’égard des députés LREM, considérés comme ses « béni-oui-oui » ou ses « Playmobils ». Beaucoup de ces nouveaux législateurs sont eux-mêmes issus du monde de l’entreprise, et leur amateurisme n’a fait que renforcer la dynamique verticale typique du monde du travail.

Peu de ces députés ont cherché à contester le rôle subalterne auquel le président les a réduits – ce qui signifie parfois qu’ils ne comprennent même pas les réformes qu’ils votent. Les modifications apportées en 2019 au système de retraite en sont un exemple typique : les justifications données par les législateurs LREM et la ministre du travail de l’époque, Muriel Pénicaud – elle-même ancienne directrice générale de grandes entreprises comme Danone – étaient souvent plus que bancales.

Les décisions prises depuis que la pandémie de COVID-19 a frappé la France ont également été des commandements venus d’en haut, Macron substituant souvent volontiers sa propre vision à celle des experts de la santé. De son dédain pour l’effort collectif à sa croyance en ses propres superpouvoirs de décision, Macron affiche en définitive l’état d’esprit assez typique d’un capitaine d’industrie.

En effet, les dirigeants d’entreprise détestent généralement tous ceux qui leur tiennent tête. Comme l’a montré le sociologue Karel Yon, la forme actuelle du « dialogue social » sert avant tout à négocier les termes de décisions déjà prises par les patrons. Face aux revendicationss des salariés, certains dirigeants n’hésitent pas à s’immiscer dans la vie privée des syndicalistes – comme dans le cas d’IKEA France, condamné à un million d’euros d’amende après que son directeur général ait espionné des centaines de travailleurs avec la complicité de la police – ou même à tenter de les assassiner, comme c’est arrivé dans une entreprise familiale de l’Ain.

Ces exemples extrêmes sont rares. Pourtant, en général, les patrons ont peu de temps pour les travailleurs qui les contestent – et ils n’hésitent pas à recourir à des mesures répressives comme se débarrasser des employés gênants. Une fois encore, l’analogie avec la façon dont Macron gouverne est troublante : depuis 2017, les moyens de « maintien de l’ordre » se sont radicalisés, avec une prolifération d’armes « non létales », de gaz lacrymogènes et de tactiques policières comme la nasse – ce qui a conduit à une vaste augmentation du nombre de manifestants gravement blessés. Et si la réponse au mouvement des Gilets jaunes était emblématique de l’intransigeance de Macron, elle s’est manifestée en réponse à d’autres manifestations et même lors d’événements publics, comme la répression policière de 2019 lors de la Fête de la Musique à Nantes, qui a causé la noyade d’un fêtard de vingt-quatre ans.

Satisfaire les actionnaires

Comme tout bon PDG, Macron veut, avant tout, dorloter les actionnaires qui le maintiennent à la tête de l’entreprise. Élu sur la base d’un programme relativement libéral en ce qui concerne les questions sociales – comme par exemple la diabolisation des musulmans – il s’est rapidement déplacé sur le terrain favori des électeurs plus à droite, les plus susceptibles de le maintenir au pouvoir. Face à la concurrence de substituts potentiels aux programmes plus « disruptifs », il n’a pas hésité à faire participer ses ministres au nivellement par le bas, par exemple dans la chasse à l’« islamo-gauchisme », en contradiction avec la posture qu’il avait adoptée en 2017.

A la suite des élections régionales et départementales de juin, qui ont connu une abstention record – deux tiers des électeurs potentiels ne se sont pas déplacés – Macron n’a rien dit à cette majorité silencieuse. Au contraire, il a préféré ne s’adresser qu’à la minorité qui avait voté, notamment aux Républicains. Il a suggéré une nouvelle augmentation de l’âge de la retraite – de soixante-deux à soixante-quatre ans – en envoyant des signaux clairs aux électeurs plus âgés et plus aisés de la droite.

À neuf mois des élections présidentielles de 2022, c’est la façon dont Macron consolide le vote de ceux qui sont les plus investis dans sa réélection au conseil d’administration de la start-up nation. Rappelons que la moitié de la campagne présidentielle de 2017 de Macron a été financée par de grandes fortunes : banquiers d’affaires, gestionnaires de fonds, avocats et entrepreneurs du web, issus des quartiers les plus riches de la capitale française et de l’étranger (principalement du Royaume-Uni, des États-Unis et de Suisse).

Dans cette campagne, Macron a bénéficié du mécontentement suscité par les partis politiques français traditionnels. Quatre ans plus tard, nous ne pouvons que constater les dégâts causés par un personnage qui est passé du monde des grandes entreprises aux plus hautes fonctions de la sixième puissance mondiale. La violence du monde du travail s’est transformée en une manière de gérer la vie politique d’un pays – avec tout l’arbitraire, la répression et le mépris de la classe ouvrière qui en résultent. A l’heure où les Français se désintéressent de plus en plus des élections, la revitalisation de la démocratie passe par la lutte pour la maîtrise du pouvoir du patron, y compris sur le lieu de travail à proprement parler.

Maxime Quijoux est chercheur au CNRS, sociologue et politologue.

Source : Jacobin Mag, Maxime Quijoux, 05-08-2021

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