“Tout est fait pour engraisser Big Pharma” : plongée chez les “antivax” de la Côte d’Azur

En Paca, région la moins vaccinée de métropole, environ 15% de la population éligible est rétive au vaccin. Des Français aux profils variés avec pour point commun la défiance.

Valery HACHE / AFP

 

Ils travaillent à quelques dizaines de mètres l’un de l’autre, mais cela fait plusieurs jours que Gérald, pâtissier à Menton, n’a pas vu son confrère restaurateur. “Mais où est donc passée ta terrasse ?”, demande ce dernier, venu, en ce matin de janvier, acheter la traditionnelle galette des rois. En temps normal, la pâtisserie possède en effet une belle terrasse de bord de mer, qui donne directement sur la plage : “Je l’ai enlevée parce que je dis non au passe sanitaire”, rétorque Gérald. Le restaurateur a un mouvement de recul, et repart sa galette sous le bras. “Vous voyez comme ça tend les gens, cette histoire de vaccin ? On s’aime beaucoup, pourtant, soupire le pâtissier. Mais lui, il applique à fond les consignes. Il est à 100 % pour le passe et cette injection. Pas moi.”

Comme Gérald, plus de 5 millions de Français sont à ce jour non vaccinés contre le Covid-19. Si pour certains, isolés, déconnectés, c’est encore une affaire d’accès à l’information, c’est pour la plupart d’entre eux, désormais, une histoire de conviction. Ceux-là avancent des raisons différentes pour refuser la piqûre : revendication d’une “liberté” qu’entraverait le passe sanitaire, crainte d’un produit qu’ils jugent arrivé “trop rapidement”, préférence pour les médecines dites alternatives, voire complotisme halluciné qui croit déceler dans la campagne de vaccination pas moins que l'”éradication” d’une partie de l’espèce humaine. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, région la moins vaccinée de métropole derrière la Corse – 84,8 % de la population éligible avait reçu au moins une dose, contre 95,1 % en Bretagne fin décembre -, les profils de personnes refusant encore la vaccination sont aussi variés que leurs motivations. Elles ont cependant toutes un point commun : une défiance envers les institutions politiques, médiatiques et médicales qui les poussent à douter de tout.  

“Liberticide”

Gérald secoue la tête, l’air sombre. “Toute cette histoire nous divise. On essaie de faire passer ceux qui refusent le vaccin pour des gens dangereux”, regrette-t-il. Par “on”, Gérald entend avant tout Emmanuel Macron. Le pâtissier est d’autant plus remonté que, le 4 janvier, ce dernier a expliqué dans une interview au Parisien vouloir “emmerder jusqu’au bout” les non-vaccinés. “Ça me choque énormément. Il a aussi dit que nous sommes des irresponsables, que nous ne sommes pas des citoyens. Mais j’aime mon pays, je paie mes impôts et mes charges ! Je veux juste qu’on me laisse ma liberté”, s’indigne Gérald.

Accoudé sur une petite table installée à la va-vite, le pâtissier donne un coup de menton vers sa vitrine. “Vous voyez ce badge vert affiché, là ? Il y a écrit “zone libre”, précise-t-il. Je refuse de contrôler les clients, et d’empêcher à quelqu’un d’accéder à ma terrasse – du moins quand elle existait – parce qu’il n’a pas son passe sanitaire.” Après avoir reçu trois fois la visite de la police, Gérald a renoncé à ses tables pour éviter les sanctions. Mais il n’en démord pas. “C’est liberticide”, estime-t-il, avant de lâcher, soucieux : “Nous, les non-vaccinés, on va finir dans des camps.” 

Figures complotistes

Les mots sont extrêmes. Excessifs. Alors que le pâtissier revendique pourtant ne pas être antivax. La preuve : son carnet de santé est à jour, à l’exception du vaccin contre le Covid-19. Jusqu’il y a quelques mois, Gérald songeait pourtant à le faire. “Mais tout a changé le 12 juillet, quand Emmanuel Macron a annoncé l’extension du passe sanitaire aux lieux de loisirs. On m’impose donc de contrôler mes clients. C’est contre mes principes : je suis là pour donner du plaisir aux gens, pas pour faire la police !” juge-t-il. A partir de cette date fatidique, qu’il répète comme un mantra, Gérald explique avoir “commencé à chercher des informations par lui-même”. 

Sur le site de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), notamment, mais aussi sur des canaux plus alternatifs. “Il faut écouter ce que disent des personnalités comme le Pr Montagnier ou Louis Fouché”, énumère-t-il, citant deux figures de proue du mouvement complotiste. Gérald apprécie particulièrement le second, au point d’avoir sa photo collée à l’arrière de son téléphone. “Ce sont des gens qui prennent des risques pour nous, au mépris de leur carrière”, assure-t-il. Cet été, Fouché a été mis en disponibilité de l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille, qui déplorait ses prises de position “à l’opposé des principes moraux et éthiques de l’institution”. “C’est bien qu’il y a un problème, affirme Gérald. Il suffit de chercher et d’ouvrir les yeux pour l’admettre.” 

 

Peur des effets secondaires

Le problème ? Parmi les non-vaccinés, beaucoup estiment que l’injection contre le Covid est arrivée trop tôt. “Ce vaccin est sorti il y a moins de deux ans, on est encore en phase expérimentale. Comment voulez-vous que l’on ait le recul nécessaire ?” s’interroge Marc*, 32 ans. Assis sur un banc du port d’Antibes, le jeune homme regarde droit devant lui, perdu dans ses pensées. “Je suis très mal à l’aise face à tout ce matraquage. Il me suffit d’allumer la télé ou la radio pour tomber sur un spot relatif à la vaccination. Je me sens infantilisé.” Agitant une main en l’air, Marc évoque sa perplexité concernant la technologie de l’ARN messager, sans toutefois aller plus loin, hésitant. “On connaît tout de même très mal tout ça. Il y a des effets secondaires, on a parlé de myocardites, de thromboses chez les jeunes…”, énumère-t-il. 

Dans son dernier rapport daté du 5 novembre, l’ANSM ne liste pourtant, en tout, que “78 cas graves depuis le début des rappels vaccinaux”. La majorité des effets indésirables sont bénins : fatigue, courbature, fièvre… “Mais les cas signalés sont déjà en trop, juge Marc. Tant qu’on est jeune et en bonne santé, qu’on risque moins d’attraper une forme grave du Covid, pourquoi prendre le risque ?” L’argument de la solidarité, selon lequel le vaccin permet de se protéger soi-même mais aussi les personnes les plus vulnérables, ne convainc pas.  

“On va m’accuser d’être complotiste…”

“On dirait ma mère. Elle me traite d’égoïste depuis qu’elle s’est laissé persuader de prendre le vaccin. Pourtant, elle était contre au début !” s’amuse Sabrina, 38 ans. Profitant de la légère brise qui souffle sur la promenade des Anglais, à Nice, la jeune femme s’assoie sur une rambarde, mains dans les poches, sourire en coin. “Jusqu’à la fin de la gratuité des tests, je me faisais contrôler pour entrer dans des restaurants, alors que ceux ayant un passe pouvaient être positifs sans le savoir, proteste Sabrina. On sait tous que cette injection n’empêche pas la transmission du virus.” Mais c’est faire abstraction d’une donnée importante : l’Institut Pasteur estime ainsi que les vaccinés infectés ont 50 % moins de risques de transmettre le virus que les non-vaccinés. “On se débrouille pour ne pas l’attraper. Bien sûr, personne n’est à l’abri, mais je fais très attention. Je ne mets en danger personne, répond Sabrina en haussant les épaules. Je ne vois pas pourquoi on veut m’obliger à le prendre.”  

En son for intérieur, la jeune femme doute tout simplement de l’efficacité du vaccin et est très effrayée des “effets secondaires graves dont personne ne parle”. Active sur les réseaux sociaux depuis le début du confinement et une période de chômage partiel dont elle n’est toujours pas sortie, Sabrina peine aujourd’hui à faire confiance aux médias “traditionnels”. “Sur Facebook, je vois passer des témoignages de personnes ayant des conséquences horribles après leur dose, raconte-t-elle. Alors oui, tout n’est probablement pas vrai, mais j’ai un doute.” Un soupçon qui, après ces mois de lecture intensive, dépasse largement le seul cas du vaccin anti-Covid. “Mon mari me dit souvent d’arrêter de lire ces trucs, rigole Sabrina. Mais je me demande s’il n’y a pas quelque chose de plus gros, derrière tout ça.” Quand on l’interroge, la jeune femme botte en touche. “On va m’accuser d’être complotiste. Mais depuis que je n’ai plus accès à un certain nombre de loisirs, j’ai du temps pour réfléchir”, ajoute-t-elle, sans vouloir expliciter plus avant.  

“Big Pharma”

Chez certains, la méfiance entourant le vaccin a ainsi muté en une défiance plus large à l’égard des institutions. Comme le cas extrême de Jean*, électricien, 45 ans, qui explique refuser une injection créée pour “dégraisser une partie de la population face à l’épuisement des ressources”. Ou encore celui de Laura*, directrice commerciale dans une entreprise d’événementiel, qui a, elle aussi, passé ses mois d’inactivité forcée à “se renseigner”. Une prise d’informations qui s’est faite “sans la télé”, à qui elle “ne fait plus confiance”. Assise sur l’un des canapés d’un grand centre commercial niçois, la jeune femme toise chacun des clients, plissant les yeux. Grande et élégante, elle s’exprime d’une manière qui ne souffre pas la réplique – ni la contradiction. “Je ne m’intéressais pas à la politique avant le confinement. Mais depuis qu’on veut nous imposer ce vaccin, je me pose beaucoup de questions. Tout est fait pour engraisser Big Pharma”, souligne-t-elle, reprenant à son compte une théorie selon laquelle les compagnies pharmaceutiques s’organisent avec les autorités pour générer le plus de profits possible. Elle aussi considère très sérieusement la possibilité d’une “éradication orchestrée d’une partie de la population” via le vaccin. “Vous pouvez ne pas me croire, mais vous verrez, assume-t-elle. Ce vaccin n’est pas sain.” La preuve, selon elle : son père, 80 printemps, médecin biologiste à la retraite, n’est pas vacciné, et déconseille à son entourage de le faire. 

La frilosité face au vaccin d’un représentant du monde médical dans l’entourage des non-vaccinés est régulièrement avancée comme argument massue. “Mon médecin m’a dit qu’il ne voyait pas l’intérêt de le faire tout de suite. Qu’il valait mieux attendre de voir les effets secondaires, explique Nicolas, à la tête d’une entreprise. Je lui fais confiance.” A lui, plutôt qu’à sa belle-mère et belle-soeur, elles aussi médecins… et provaccins. “Je pense qu’il vaut mieux faire travailler notre immunité naturelle”, développe-t-il, penché sur une part de cake. Assis à la table d’une grande chaîne de café, le quarantenaire vient d’ironiser sur un passe sanitaire qu’il estime, finalement, bien peu contrôlé. “Je vais au restaurant, à la salle, au café… Ça ne me change pas tellement la vie”, rigole-t-il, marquant une pause : “Je fais peut-être davantage d’activités au grand air.” Le chef d’entreprise revendique n’utiliser que peu ou pas de médicaments dans la vie de tous les jours. “Ma femme est vaccinée, prend des médicaments et a eu le Covid. Je ne suis jamais tombé malade”, raconte-t-il, y voyant un lien de cause à effet. Nicolas privilégie donc avec l’assentiment de son médecin, les techniques “plus naturelles” pour se soigner.  

Fans de la chloroquine

Il n’est pas le seul. Dans une maison perchée sur les hauteurs de la campagne niçoise, Amandine*, 51 ans, préfère elle aussi se tourner vers des médecines alternatives. Même si celles-ci sont considérées comme n’ayant aucun effet dans la guérison du Covid-19 par la majorité de la communauté médicale, notamment par l’Organisation mondiale de la santé. “J’ai eu le virus, je me suis soignée à la chloroquine et à l’ivermectine, et ça a très bien fonctionné”, assure cette ancienne infirmière.  

En arrêt de travail depuis quelques mois, elle ne peut de toute façon plus exercer en raison de son absence de passe sanitaire. “Je n’ai plus de revenus, mais je me débrouille, explique-t-elle. Je ne veux pas prendre de risque avec ce produit dont on ne connaît pas la composition.” Déjà méfiante à l’égard des 11 vaccins obligatoires pour ses deux enfants, Amandine ne veut pas entendre parler de cette nouvelle injection. Et ce n’est pas la menace du passe vaccinal, que l’exécutif espère faire entrer en vigueur le 15 janvier, qui la fera changer d’avis. “J’ai mes poules, mon potager, je me soigne avec des plantes, pointe-t-elle. Macron peut s’attaquer à mes loisirs, ce que j’ai ici me suffit.” A la fois isolée et proche d’une grande ville comme Nice, située à à peine plus d’une vingtaine de kilomètres, Amandine entend aborder les prochaines semaines avec sérénité. “Macron dit vouloir nous ’emmerder’ ? cite-t-elle. Qu’il continue s’il le désire. Moi, je ne bougerai pas.” Imperturbable.

Source : https://www.lexpress.fr/actualite/societe/tout-est-fait-pour-engraisser-big-pharma-plongee-chez-les-antivax-de-la-cote-d-azur_2165624.html