Une reporter de guerre dans le Donbass poursuit Libération en diffamation

Une reporter de guerre dans le Donbass poursuit Libération en diffamation

Une femme et un enfant marchent devant un immeuble détruit à Krasnogorivka, dans la région de Donetsk, le 22 février 2022 (image d'illustration)

 Présente dans le Donbass, la reporter Anne-Laure Bonnel a annoncé traîner Libération en justice pour diffamation, le quotidien accusant sa couverture du conflit dans l’est de l’Ukraine de «coller avec l’argumentaire des autorités russes».

Durant l’émission L’Heure des Pros diffusée sur CNews dans la matinée du 1er mars, Anne-Laure Bonnel s’est exprimée en duplex depuis le Donbass. Une intervention très remarquée et partagée de nombreuses fois sur les réseaux sociaux.

La reporter de guerre Anne-Laure Bonnel a annoncé le 4 mars sur Facebook attaquer le journal Libération en diffamation à la suite d’un article de son équipe de fact-checkers paru après qu’elle a alerté sur le sort des civils dans le Donbass et interpellé Bernard-Henri Lévy lors d’une émission de télévision.

«Il y a des blessés, il y a des morts, que je filme, que je photographie quotidiennement», a-t-elle commencé par expliquer, avant d’affirmer n’avoir «aucun message politique». «Sachez simplement que depuis une semaine on parle de ce conflit mais il dure depuis huit ans», a-t-elle enchaîné, avant d’affirmer que le conflit entre les rebelles du Donbass et l’armée ukrainienne a causé «13 000 morts» depuis 2014.

«La population du Donbass, en 2014, a été ciblée par son propre gouvernement. La population russophone a été bombardée par le gouvernement de Kiev. J’ai toutes les preuves, je pourrai vous les fournir en rentrant en France», a-t-elle poursuivi, avant d’expliquer qu’aujourd’hui, «du côté où [elle est], [les exactions] sont ukrainiennes». «A Lougansk, c’est l’armée ukrainienne. Je suis désolée de choquer tout le monde», a-t-elle alors déclaré, en précisant qu’elle «ne prend pas parti et ne défend pas Poutine». «Le gouvernement ukrainien a bombardé sa population, les enfants ont vécu 8 mois dans des caves», a-t-elle encore décrit, avant d’évoquer «des crimes de l’humanité», avec des institutrices «le corps coupé en deux».

https://twitter.com/CNEWS/status/1498585096944857088?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1498585096944857088%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Ffrancais.rt.com%2Ffrance%2F96816-reporter-guerre-dans-donbass-poursuit-liberation-diffamation

Puis, face à l’écrivain Bernard-Henri Lévy – qui s’est positionné en faveur d’une réponse militaire occidentale en Ukraine – Anne-Laure Bonnel montrait la photographie d’une institutrice décédée qu’elle affirmait avoir prise «avant-hier» (le 27 février donc).

Après qu’Anne-Laure Bonnel a quitté le débat, Bernard-Henri Lévy a déclaré : «Nous sommes à un âge où il faut aussi mettre en question les images, […] il ne faut pas confondre l’agresseur et l’agressé.» Le philosophe a livré une analyse antagoniste de la situation dans le Donbass, où selon lui agissent «les petits hommes verts du FSB, en appui des séparatistes pro-russes, c’est-à-dire des hommes qui ont descendu au missile l’avion de la Thaï Airlines [sic] en 2015». «Ce sont eux qui tirent les premiers, ce sont eux les agresseurs», répète-t-il alors, affirmant que les Ukrainiens «tiennent la ligne […] avec un sang-froid digne des grands peuples».

«Je sais ce que c’est la guerre […] j’ai été dans le Donbass, avant vous d’ailleurs», lui rétorque alors Bernard-Henri Lévy. «Non, vous n’avez pas été là où je suis, parce que ça fait depuis 2014 qu’ils vivent ce qu’ils vivent là», lui répond la reporter en montrant des photos de civils vivant dans un abris et de destructions. «Voilà ce qui se passe dans le Donbass, à Donetsk. Tous les jours il y a des morts», poursuit-elle en mettent face à la caméra une photographie de cadavre et en déclarant qu’en France «on n’a pas l’habitude de montrer la réalité de la guerre».

La cellule «CheckNews» de Libération a publié le 3 mars un article intitulé «Qui est la journaliste française Anne-Laure Bonnel, censurée, selon Moscou, pour son travail sur le Donbass?».

Libération reproche «des propos qui collent avec l’argumentaire des autorités russes»

La cellule «CheckNews» de Libération a publié le 3 mars un article intitulé «Qui est la journaliste française Anne-Laure Bonnel, censurée, selon Moscou, pour son travail sur le Donbass?».

Libération y reproche tout d’abord à Anne-Laure Bonnel d’avoir indiqué sur son profil LinkedIn être reporter et consultante depuis sept ans pour la plateforme de documentaires Spicee, une information démentie par le média selon CheckNews.

Se succèdent ensuite des mises en cause de l’honnêteté du travail d’Anne-Laure Bonnel, accusée de ne «pas s’être rendue «de l’autre côté de la “ligne de contact” pour voir ce qu’il en était». Une accusation à laquelle la reporter a répondu comme suit : «Je voulais initialement filmer des deux côtés, mais je n’ai pas pu. En 2014, j’ai fait une demande à Kiev pour me rendre dans le Donbass, mais ils avaient bloqué l’accès à la zone insurgée aux journalistes. J’ai appris ensuite que j’étais interdite de territoire pendant dix ans pour avoir filmé de l’autre côté.»

Ce «biais» supposé (qui n’est pas sans rappeler celui parfois prêté à RT France, dont les journalistes sont eux aussi interdits en Ukraine par son gouvernement) est également reproché à Anne-Laure Bonnel par le correspond du Monde à Moscou, Benoît Vitkine. Celui-ci l’a accusée dans une série de messages sur Twitter d’avoir été guidée par les rebelles lors du tournage de son documentaire Donbass, sorti en 2016 : «C’est [les rebelles] que l’on entendait, dans le film, poser des questions aux témoins, pas la journaliste. Que racontaient-ils ? D’horribles exactions de l’armée ukrainienne : femme enceinte décapitée, retraités aux oreilles coupées, exécutions de masse… Des choses fausses, qui ont été démontées à maintes reprises, des fables concoctées par la TV russe et que les guides d’Anne-Laure Bonnel lui mettaient magiquement sous le nez.»
Benoît Vitkine a cependant au préalable reconnu, toujours dans ce thread, qu’il y a «des bombardements des deux côtés» et que «les civils souffrent et meurent […] probablement un peu plus coté séparatiste, plus urbanisé». «On en parle moins en ce moment parce qu’une guerre d’une toute autre ampleur a été déclenchée, le focus a changé», a-t-il ensuite analysé, avant de conclure en ces termes : «Je ne sais pas je n’y suis pas : contrairement à AL Bonnel la plupart des journalistes ne peuvent plus travailler à Donetsk. Mais je n’ai aucun problème à la croire là-dessus, pas besoin de “preuves”.»

Libération s’en prend enfin au chiffre de 13 000 victimes avancé par Anne-Laure Bonnel : «Présenter ces 13 000 morts comme des civils qui se trouvaient tous du côté des séparatistes du Donbass, même si ce n’est que sous-entendu, est trompeur. Il apparaît même que la majorité d’entre eux [près de 10 000] étaient des combattants, de l’un et l’autre des camps en présence», estime CheckNews, avant toutefois de reconnaître que «la Cour pénale internationale (CPI) vient […] d’ouvrir une enquête, visant notamment à déterminer si certains des faits commis en Ukraine depuis 2014 pourraient être qualifiés [de crimes contre l’humanité]». Soit exactement ce qu’affirme la diplomatie russe à l’encontre des autorités ukrainiennes.

L’analyse globale que donne Libération dans cet article est in fine sans appel : «La vision très unilatérale de la situation dans le Donbass, véhiculée par Anne-Laure Bonnel, est aussi celle des autorités russes et de leurs soutiens […] Une utilisation détournée des chiffres, qui a servi de justification à l’intervention de Moscou en Ukraine.»

Sur son compte Facebook, Anne-Laure Bonnel s’est livré à une furieuse diatribe contre Libération et l’article des fact-checkers : «Libération Journal de Télé-réalité ou propagande de fake news ?», commence-t-elle par s’interroger, avant de décrire les interactions qu’elle a eues avec les équipes du journal, captures d’écran à l’appui : «Ils m’ont téléphoné […] nous avons discuté […] J’ai envoyé des fichiers, des vidéos, etc. Rien de ce qui est écrit ne sont mes analyses et mes mots.» «Le plus choquant : Libération ont les preuves d’exactions dans leurs mails», précise la reporter.

«Libération Journal de Télé-réalité ou propagande de fake news ?» s’interroge Anne-Laure Bonnel

Sur son compte Facebook, Anne-Laure Bonnel s’est livré à une furieuse diatribe contre Libération et l’article des fact-checkers : «Libération Journal de Télé-réalité ou propagande de fake news ?», commence-t-elle par s’interroger, avant de décrire les interactions qu’elle a eues avec les équipes du journal, captures d’écran à l’appui : «Ils m’ont téléphoné […] nous avons discuté […] J’ai envoyé des fichiers, des vidéos, etc. Rien de ce qui est écrit ne sont mes analyses et mes mots.» «Le plus choquant : Libération ont les preuves d’exactions dans leurs mails», précise la reporter.

 

Anne-Laure Bonnel répond enfin aux accusation de Libération dans un entretien accordé à Buzz on Web que l’affirmation de la reporter selon laquelle Amnesty International avait radié son documentaire de ses catalogues «après l’avoir accompagné dans cinq salles de cinéma» était fausse. «Ce que j’ai dit au sujet d’Amnesty, sur leur Festival des droits humains à cette journaliste : c’est que je n’apparais plus sur leur site, or les autres films de ce Festival y apparaissent, le mien a disparu», précise la reporter.

Ne vous étonnez pas de la défiance inquiétante des Français pour la presse, vous en êtes tristement responsables. Pourquoi ce papier ? Pourquoi ces silences ? Désinformation volontaire?

Anne-Laure Bonnel conclut son message avec ces mots : «[Libération] ne vous dira pas que je ne soutiens ni Poutine ni les pro-russe mais capte les preuves de crimes […] Libération : vous êtes, comme je le constate des professionnels de l’investigation et incarnez une déontologie douteuse. Ne vous étonnez pas de la défiance inquiétante des Français pour la presse, vous en êtes tristement responsables. Pourquoi ce papier ? Pourquoi ces silences ? Désinformation volontaire? […] Droit de réponse Libération ? Je vous attaque en diffamation.»

Le 4 mars également, Anne-Laure Bonnel a publié sur Facebook une vidéo dans laquelle elle recueille le témoignage d’un homme dénommé Ivan en présence d’une traductrice. Celui-ci raconte des attaques qui auraient été commises par l’armée ukrainienne contre des civils du Donbass.

«Mediapart, Vitkine, à vous de jouer ! “Fact-checkez” !», peut-on y entendre s’exclamer la reporter – qui confond probablement Mediapart et Libération – après que l’homme a affirmé s’être fait tirer dessus au «canon automatique de 30mm» alors qu’il se trouvait avec des journalistes à l’aéroport de Donetsk.
Prenez l’avion, prenez des risques ! […] Vous les cherchez où vos sources vous ? C’est l’AFP qui vous les envoie ?

S’en suit un cri de colère contre les journalistes qui ont mis en cause l’honnêteté de son travail : «Vous nous faites perdre notre temps alors qu’on pourrait filmer les blessés en cours, on est allé pour Mediapart chercher l’info […] Vous nous faites perdre du temps avec vos fake news, j’en ai marre de devoir me justifier sur les réseaux sociaux, c’est scandaleux […] Prenez l’avion, prenez des risques ! […] Vous les cherchez où vos sources vous ? C’est l’AFP qui vous les envoie ? […] Bravo le croisement des sources ! […] Regardez vos mensonges, Mediapart Vitkine ! Pascal Praud vous avez fait du bon boulot […] Je dis des gros mots à Mediapart, vous faites du sale boulot, vous êtes des incompétents, je suis outrée !».

«Il y au des batailles terribles en 2014, mais vous n’en parlez pas. Libération vous m’avez envoyé un texto tout à l’heure, vous vouliez du scoop […] Nous on cherche les faits, les droits humains, les civils», conclut-elle.

Dans son documentaire Donbass, Anne-Laure Bonnel entendait témoigner du quotidien de la population russophone de cette région de l’est de l’Ukraine. Elle l’a réalisé lors de trois voyages de quinze jours, en 2015, dans des communes situées aux alentours de Donetsk et Lougansk, les deux villes principales des républiques autoproclamées que Vladimir Poutine a reconnues lors de son discours du 21 février 2022. «Quand mon film est sorti, il n’a pas eu l’écho auquel je m’attendais. Il a d’abord été sélectionné puis censuré, il y a eu un black-out médiatique», avait expliqué la reporter de guerre à Buzz on Web.

Source (Via Tor ) : https://francais.rt.com/france/96816-reporter-guerre-dans-donbass-poursuit-liberation-diffamation
Voir aussi :